De l’exploitation de l’homme à son élimination

« J’ai tiré en somme deux leçons de mon expérience. La première, (…) c’est que l’oppression, à partir d’un certain degré d’intensité, engendre non une tendance à la révolte, mais une tendance presque irrésistible à la plus complète soumission. (…) La seconde, c’est que l’humanité se divise en deux catégories, les gens qui comptent pour quelque chose, et les gens qui comptent pour rien. Quand on est dans la seconde, on en arrive à trouver naturel de compter pour rien. »

Simone Weil, La Condition ouvrière


Cet article s’inscrit dans la série « Qu’est-ce qu’être humain ? »


Vous avez dit « l’ouvrier » ?

Si l’on se reporte à la période de la révolution industrielle, donc au XIXe siècle, la figure emblématique du travailleur est alors celle de l’ouvrier. Marx théorise Le Capital, et la classe ouvrière commence à prendre conscience d’elle-même. Cette pertinence d’image restera effective, on peut dire, jusqu’à la fin des Trente Glorieuses.

Mais qui, aujourd’hui, dirait encore que l’ouvrier correspond le mieux à l’idée que nous nous faisons du travailleur ?

Un bougé s’est opéré, attestant d’une mutation de société, dont cet article voudrait rendre compte. Dans un premier temps, nous passerons par le témoignage d’expérience vécue de la condition ouvrière, d’une jeune femme, Simone Weil, dans la première moitié du XXe siècle. Dans un second temps, je m’appuierai sur un essai, L’horreur économique, de Viviane Forrester, paru, en 1996. Il a résonné comme un cri d’alerte, concernant le problème du chômage, sans que la situation ait changé depuis.

Que devrait-il donc en être du travail, dans nos vies, et dans nos sociétés ?


Simone Weil et la condition ouvrière

Il ne faut pas confondre la philosophe Simone Weil (1909-1943) avec son homonyme (1927-2017), ministre sous Giscard d’Estaing. Notre Simone Weil eut un parcours, de vie et de pensée, tout à fait singulier.

Reçue sixième à l’agrégation en 1931, elle démarre une carrière d’enseignante en lycée. Mais, hantée par l’idée du malheur des hommes, qu’elle veut partager, elle prend décision radicale : celle, en décembre 1934, de faire l’expérience de la vie d’usine pour une durée de neuf mois. Elle travaille successivement chez Alsthom, puis chez Renault. Elle ne cherche à bénéficier d’aucun privilège, son objectif étant de vivre l’expérience commune de la condition ouvrière.

De ce vécu sortira l’ouvrage La condition ouvrière, paru en 1951. Il s’agit d’un assemblage de textes variés, écrits pendant ou après son expérience. Il comporte à la fois : des lettres à des proches, un « journal d’usine », et des articles publiés antérieurement dans différentes revues, souvent militantes. Simone Weil raconte son travail, ses difficultés. Elle livre, au fil des jours, ses impressions, ses réflexions. Elle analyse, enfin, tant la situation de l’ouvrier que les conditions de travail, liées à la conjoncture économique de son temps. Ce compte-rendu d’expérience est tout à fait exceptionnel, dans sa précision et sa vérité.

Si l’on se réfère aux différentes phases de l’évolution de la condition ouvrière, distinguées par le sociologue Alain Touraine, le moment-Simone Weil correspond à ce qu’il nomme la « phase B ». Le symbole en est : l’atelier. Période de mise en place d’une organisation plus rationnelle du travail. L’ouvrier ne dispose d’aucune autonomie, souvent lié à une chaîne de production. Son travail est répétitif. Il doit respecter la cadence. Ses tâches sont parcellaires. Dans la production en série, il n’a pas la satisfaction de l’objet produit, car ce n’est pas lui qui le produit, mais l’usine.

Simone Weil, plongée dans ce contexte, demeure une intellectuelle, et produit un véritable argumentaire contre le travail imposé à la condition ouvrière.


Ouvrier ou esclave ?

La première idée, proposée par Simone Weil, est de nature polémique : le travail en usine n’épanouit pas l’homme. Au contraire, il l’asservit. Elle voit l’ouvrier comme pris dans un étau : celui de la subordination, aux ordres, et aux machines. Et il souffre, du fait de ne compter pour rien.

Deuxième idée : cette aliénation est aussi mentale. En effet, à l’usine : « la pensée se rétracte ». La répétition des tâches engendre une fatigue psychique intense. L’ouvrier est dépossédé jusqu’aux racines de lui-même : son âme.

Enfin, Simone Weil condamne la déshumanisation : « Les choses jouent le rôle des hommes, les hommes jouent le rôle des choses ; c’est la racine du mal. » L’ouvrier sert la machine plus qu’il ne s’en sert. Il éprouve une intense solitude morale.


Bilan personnel de Simone Weil

« J’ai failli être brisée. Je l’ai presque été — mon courage, le sentiment de ma dignité ont été à peu près brisés. (…) Je me levais avec angoisse, j’allais à l’usine avec crainte : je travaillais comme une esclave… » 

À quoi elle ajoute : 

« J’ai tiré en somme deux leçons de mon expérience. La première, (…) c’est que l’oppression, à partir d’un certain degré d’intensité, engendre non une tendance à la révolte, mais une tendance presque irrésistible à la plus complète soumission. (…) La seconde, c’est que l’humanité se divise en deux catégories, les gens qui comptent pour quelque chose, et les gens qui comptent pour rien. Quand on est dans la seconde, on en arrive à trouver naturel de compter pour rien. »

Toutefois, il est important de saisir que ce n’est pas le travail, en lui-même, que Simone Weil a condamné, mais les conditions de travail dans les formes prises par le capitalisme.


Et après ?

La phase C de l’histoire de la condition ouvrière est celle des grands ensembles de production, à l’ère de l’automation. La production devient un système, dans lequel l’individu est un rouage infime, dans l’ensemble technique et social de production.

Viviane Forrester (1925-2013) était connue dans le monde des lettres, pour son œuvre romanesque, ou ses essais. Mais on ne s’attendait pas à entendre sa voix, dans le champ politique, avec cet essai : L’Horreur économique. Au bout d’un siècle, qui s’est voulu de Progrès, Viviane Forrester opère un constat désastreux, concernant le travail, dans les sociétés libérales : 

« Nos concepts du travail et par là du chômage, autour desquels la politique se joue (ou prétend se jouer) n’ont plus de substance : des millions de vies sont ravagées, des destins sont anéantis par cet anachronisme. L’imposture générale continue d’imposer les systèmes d’une société périmée afin que passe inaperçue une nouvelle forme de civilisation qui déjà pointe, où seul un très faible pourcentage de la population terrestre trouvera des fonctions. (…) Pour la première fois dans l’histoire, l’ensemble des êtres humains est de moins en moins nécessaire au petit nombre qui façonne l’économie et détient le pouvoir. Nous découvrons qu’au-delà de l’exploitation des hommes, il y avait pire, et que, devant le fait de n’être plus même exploitable, la foule des hommes tenus pour superflus peut trembler (…). De l’exploitation à l’exclusion, de l’exclusion à l’élimination… ? »

Le chômeur « subit une logique planétaire (…) Il en résulte la marginalisation impitoyable et passive du nombre immense, sans cesse élargi, de “demandeurs d’emplois” (…) Ils s’accusent de ce dont ils sont les victimes. (…) Ils se reprochent — comme on le leur reproche — de vivre une vie de misère ou d’en être menacés. (…) Rien n’affaiblit, ne paralyse comme la honte. »

Le capitalisme a engendré une nouvelle catégorie d’individus : l’homme à jeter !


L’homme, inutile ?

Je suis frappé, à deux périodes différentes, par un écho perceptible, entre ces voix, féminines : Simone Weil parle de l’humiliation de l’ouvrier, qui compte pour rien, et Viviane Forrester met l’accent sur la honte éprouvée par le chômeur, qui n’est plus rien.

Le travail est-il malédiction ? 

Certes, le récit de la Chute, au début de la Bible, le fait apparaître comme une conséquence de la désobéissance de l’homme : 

« Parce que tu as écouté la voix de ta femme, et que tu as mangé de l’arbre dont je t’avais défendu de manger, le sol sera maudit à cause de toi ; c’est avec peine que tu en tireras ta nourriture tous les jours de ta vie.[1] » 

Néanmoins, le travail est ailleurs considéré comme une « bonne » chose pour l’homme : 

« Heureux quiconque craint l’Éternel et marche dans ses voies ! Tu jouis alors du travail de tes mains, tu es heureux, tu prospères.[2] »

Les sentiments d’humiliation, ou de honte ne peuvent pas être liés au travail en lui-même. Il y a là une déviation perverse. Si l’homme doit avoir la conscience travaillée par le mal dont il est responsable, il est bon pour lui d’avoir une part, active, à la construction d’un monde commun, et notamment par son travail.


 [1] Genèse 3 verset 17.
[2] Psaume 128 versets 1-2.

Rédacteur

Jean-Michel Bloch

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