Jésus était-il féministe ?

De Simone de Beauvoir à Beyoncé, du Mouvement de libération des femmes en 1971 à Balance ton porc en 2017, le féminisme a évolué avec son temps, les icônes féministes ont bien changé, et les combats ont pris une autre tournure. Ce n’est plus seulement l’égalité de droits qui est réclamée, mais une plus grande liberté ; une valeur a priori prônée dans l’Évangile. Mais alors, Jésus aurait-il été un féministe du XXIe siècle ?


« Tu ne vas pas me dire que tu es devenue féministe toi aussi ?! ». Pourquoi devrait-on systématiquement rejeter sa foi lorsqu’on est croyant ? Qu’aurait fait Jésus face aux féministes de 2020 ? Les aurait-il compris.es, rallié·es ou rejeté·es ? Avant d’entrer dans le vif du sujet, il faut revenir aux origines du féminisme pour comprendre de quoi il s’agit réellement. Le dictionnaire Larousse en donne une définition bien précise : « un mouvement militant pour l’amélioration et l’extension du rôle et des droits des femmes dans la société ». Wikipédia donne une version un peu plus moderne et actuelle : « un ensemble de mouvements et d’idées philosophiques qui partagent un but commun : définir, promouvoir et atteindre l’égalité politique, économique, culturelle, sociale et juridique entre les femmes et les hommes ».


Féminisme et antiféminisme

C’est le romancier Alexandre Dumas qui est l’un des premiers à utiliser ce mot dans un essai en 1872, intitulé « L’Homme-femme ». Un traité particulièrement misogyne dans lequel il défend l’interdiction du divorce : « Son esclavage, c’est sa garantie, sa puissance, son génie. Femmes libres, femmes mortes ! ». L’auteur caractérise les féministes comme des hommes qui trahissent leur genre en étant favorables au droit de vote des femmes sous la IIIe République. Les féministes mettent en danger selon lui la société, en mettant à mal la sacro-sainte « complémentarité des sexes ». On peut comparer le terme « féministe » à l’époque à celui actuel de « femmelette » ou encore de « tapette », autre terme péjoratif stigmatisant les personnes masculines qui ne se plient pas parfaitement aux attentes liées à leur genre.

L’antiféminisme se développe et les intellectuels de l’époque s’en font tour à tour une tribune dans des ouvrages au ton bien souvent moralisateur. Dans Le Féminisme, Robert Teutsch écrit : « Femme, quoi que tu fasses, par fol orgueil ou contrainte par la dureté des temps (…), la nature tôt ou tard se chargera de te rappeler que, par destination, avant tout, tu es et dois rester la compagne de l’homme et la mère de ses enfants, son complément, sa moitié ».

Les féministes reprennent du poil de la bête en 1949, au moment de la publication du Deuxième sexe, de Simone de Beauvoir, à qui l’on doit la formule célèbre :

« On ne naît pas femme, on le devient. »

Si le premier mouvement féministe s’est battu pour l’obtention du droit de vote, le second cherche à défendre le droit de disposer librement de son corps. En 1971, Simone de Beauvoir lance le « Manifeste des 343 » pour réclamer l’avortement libre et gratuit, qui sera accordé par la loi Veil en 1975.


Le féminisme diabolisé… puis popularisé

L’historienne Sylvie Chaperon explique très bien dans Mediapart à quel point, dès la fin du XIXe siècle, « le mouvement féministe a été caricaturé et associé à l’excès, au radicalisme, à l’image de la “vieille fille” qui n’aime pas les hommes, alors que c’est un mouvement non violent qui ne s’est jamais attaqué aux personnes. Même Simone de Beauvoir, en 1949, avant qu’elle ne s’en revendique, disait : “Je n’irais pas jusqu’à dire que je suis féministe”… En fait, ce mot a toujours fait peur, de manière assez irrationnelle. »

Aujourd’hui, le féminisme a remporté quelques batailles (le droit de vote, à la liberté financière, la contraception, l’avortement…), mais la guerre sur le plan des inégalités femmes-hommes est loin d’être terminée. Entre l’inégalité salariale d’environ 15 % en France, l’inégalité dans la répartition des tâches domestiques (mise en exergue par la crise sanitaire de la Covid-19), celle de leur représentation dans les métiers de pouvoir, il reste encore du chemin à parcourir. Mais c’est surtout sur le plan des libertés que se cristallise aujourd’hui le débat : la liberté de pouvoir se vêtir à sa guise, sans être harcelée ou agressée sexuellement (cf. « Balance ton porc » en 2016 ou plus récemment l’affaire des « crop top », ces petits hauts qui laissent entrevoir le nombril et les jupes courtes à l’école), la liberté de disposer librement de son corps, de sa sexualité, et le rejet d’un patriarcat étouffant, vieux jeu (OK Boomer !). Les nouvelles icônes du féminisme, outre Malala Yousafzai ou Leïla Slimani, sont Beyoncé, ou encore Angèle (d’après le documentaire Pop Féminisme d’Arte). Elles revendiquent fièrement leur féminisme et exhibent leur corps comme un gage de cette liberté tant défendue. Être féministe n’est plus honteux, au contraire, c’est une fierté, la preuve d’une véritable ouverture d’esprit.


Et Jésus dans tout ça ?

Si être féministe est devenu tendance, il n’en est pas moins pour autant une lutte de longue haleine. Dans son essai Tout le monde peut être féministe, Belle Hooks explique que « le mouvement féministe est nécessairement radical », car il vise à démanteler le patriarcat, mettre fin au sexisme, à la domination et l’oppression masculine.

C’est justement cette lutte des sexes qui « pollue le féminisme », pour Caroline Bretones, pasteure de la communauté protestante réformée du Marais. « Je n’ai aucun problème à me dire féministe lorsqu’il s’agit de lutter contre les inégalités, mais il faut reconnaître qu’il ne s’agit plus seulement aujourd’hui d’un combat pour réhabiliter les droits des femmes, mais pour exalter leur puissance. Nous devons bien entendu défendre à tout prix l’égalité des sexes en droits, mais le féminisme qui veut à tout prix faire des femmes le fac-similé des hommes est une aberration. Il doit permettre de donner à tous les humains les mêmes droits en tenant compte des différences, car c’est ce qui fait la beauté de l’être humain. Le message biblique est d’ailleurs très équilibré à ce sujet, il met en avant la différence et la complémentarité entre hommes et femmes ».

« Jésus féministe, c’est un anachronisme »

Joëlle Razanajohary est l’une des premières pasteures de la FEEBF (Fédération des Églises Évangéliques Baptistes de France), et secrétaire générale. Elle est également fondatrice du blog Servir ensemble, créé avec et pour les femmes chrétiennes. Dire que Jésus est féministe serait en réalité un anachronisme d’après elle : « cela a le mérite de mettre en lumière le fait que Jésus est venu libérer l’humanité du péché et ses conséquences. Une des formes de cette libération s’adresse en particulier aux femmes, explique-t-elle. Même si l’on ne peut pas dire que Jésus était féministe, son action l’était en quelque sorte : il refusait de considérer les femmes comme enfermées dans le rôle qu’on leur réservait à son époque ». Joëlle Razanajohary donne l’exemple de Luc 11:27, passage dans lequel une femme dans la foule interpelle Jésus : « Elle est heureuse, la femme qui t’a porté dans son ventre et qui t’a nourri de son lait ! » Jésus lui répond : « Dis plutôt : ils sont heureux, ceux qui écoutent la parole de Dieu et qui lui obéissent », une manière de faire sortir la femme de la dimension de la maternité à laquelle elle est réduite.

« Il n’y a plus ni Juif ni Grec, ni esclave ni homme libre, ni homme ni femme, car vous tous, vous êtes un en Jésus-Christ »
– Lettre de Paul aux Galates, chapitre 3, verset 28

Pour Caroline Bretones, la réponse est claire : Jésus n’est pas féministe. Il ne fait tout simplement pas de différence de genres. Il s’intéresse aux personnes, à leur histoire. Les gens ne sont pas d’abord Juifs ou païens, riches ou pauvres, ils sont des êtres humains. Il ne se laisse pas piéger par les catégories, mais il a une attention particulière pour chacun. « Il y a peu de discours théoriques dans les évangiles comparés aux récits de rencontres », souligne-t-elle d’ailleurs. Chaque rencontre raconte quelque chose de particulier.

La manière que Jésus avait d’interagir avec les femmes est une façon de revenir au désir profond de la création dans Genèse 1 et 2, pour la théologienne baptiste et enseignante en fac de théologie Valérie Duval-Poujol. « Jésus restaure ce qui était prévu au départ, c’est-à-dire la création de l’homme et la femme à l’image de Dieu, la gestion de la Terre qui leur est confiée à tous les deux. C’est ensuite la chute d’Eve, suivie par Adam qui ont engendré les violences contre les femmes, qui ne sont que les conséquences de cettedite chute. »

« Jésus nous permet ainsi de redécouvrir à travers l’Évangile quelque chose qui était enterré depuis : le trésor de l’égalité des sexes, mis sous le boisseau à cause de la faiblesse de l’Homme. »


Jésus le révolutionnaire

Le fait que les femmes étaient si peu considérées à l’époque de Jésus, et qu’il s’adresse à elles de la même manière qu’aux hommes, nous fait penser aujourd’hui qu’il était en quelque sorte féministe. « En réalité, c’était tout simplement révolutionnaire pour l’époque », explique Caroline Bretones. « Le fait que Jésus ait une attention particulière pour elles fait de lui quelqu’un qui transgresse les codes de l’époque ». Plusieurs récits de femmes sont d’ailleurs frappants en ce sens dans les évangiles. Celui de la rencontre entre Jésus et une femme samaritaine dans Jean 4 par exemple : il s’agit d’une Samaritaine (non-juive donc), elle a été mariée plusieurs fois, et vit désormais en concubinage avec un homme… Elle a tous les attributs d’une femme infréquentable  à l’époque. Pourtant, Jésus s’adresse à elle, et lui demande même de l’eau ! Il l’envoie ensuite comme témoin dans sa ville. « Les femmes jouent d’ailleurs un rôle clé de témoin lors de la résurrection de Jésus », précise Caroline Bretones. En effet, ce sont elles qui le voient en premier, puis le racontent ensuite aux disciples.

Autre récit intéressant : celui des deux sœurs Marthe et Marie. Alors que Marthe s’active dans la maison, Marie, sa sœur, s’assoit et écoute l’enseignement de Jésus. Marthe s’impatiente et reproche à Marie de ne pas l’aider. Mais Jésus lui répond : « Marie a choisi la bonne part ». Une fois encore, il casse les codes en soulignant que le rôle de la femme ne consiste pas aux tâches ménagères, mais elle a aussi sa place dans l’écoute de la Parole.

L’histoire de la femme à la perte de sang dans Matthieu 9 est également inspirante. Il s’agit d’une femme qui souffre de perte de sang continue depuis 12 ans. Rappelons qu’il s’agit pour les Juifs d’un signe d’impureté. Pourtant, elle s’autorise à toucher son vêtement, un geste de foi qui lui apporte la guérison. « En réalité, elle a touché Jésus, mais c’est lui qui la touche, son regard, son amour… », analyse Caroline Bretones. Jésus ne la rejette pas, au contraire : « Reprends courage ! Ta foi t’a sauvée. »

Valérie Duval-Poujol est plus nuancée sur le côté « révolutionnaire » de Jésus : « Son attitude envers les femmes est remarquable. Il n’est ni conformiste (dans un contexte juif gréco-romain où les femmes sont une sous-catégorie), ni insurrectionnel, mais il ouvre une troisième voie, plus subversive. Cela se traduit par le fait d’avoir des femmes disciples, qui l’accompagnent et le suivent par exemple (Jeanne, Suzanne, Marie Madeleine…), par le fait de discuter de théologie avec elles (Marie la sœur de Marthe), ou encore d’appeler ‘fille d’Abraham’ la femme courbée (cf. Luc 13:10). Jésus détricote en quelque sorte la prière du juif pieux dans les textes traditionnels “Béni sois-tu de ne pas m’avoir fait femme”, en établissant une rupture avec les discriminations et en restaurant le rôle des femmes dans la Société. »


Jésus le sage

Et si Jésus s’invitait dans nos débats sur le féminisme au XXIe siècle, quelle serait sa position ? Prendrait-il parti pour les uns ou les autres ? À la lumière des évangiles, on peut supposer qu’il ne se laisserait influencer ni d’un côté ni de l’autre, mais tracerait une route subsidiaire.

À ceux qui perpétuent le sexisme, il rappellerait certainement la Parole de Dieu, dès la Genèse 1 : « alors Dieu crée les humains à son image, et ils sont vraiment à l’image de Dieu. Il les crée homme et femme », avant de leur confier la Terre. À ceux qui n’ont pas d’avis, et qui préfèrent rester en retrait, sans se positionner, il les inviterait sûrement à ouvrir les yeux sur la réalité de la condition féminine dans le monde. Et enfin, aux féministes, il leur demanderait peut-être : « Combattez-vous le bon combat ou vous laissez-vous aveugler par votre colère ? »

Rédacteur

Rebecca Gil Rakotozafimahery

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