Wittgenstein et la maison philosophique

Ludwig Wittgenstein (1889-1951) est un des plus grands philosophes du XXème siècle. Mais il sera moins question ici, du philosophe et de son système, que du pas de côté qu’il entreprit, entre 1926 et 1928, en supervisant la construction d’une maison pour sa sœur, Margaret Stonborough. Maison que l’on désigne soit comme « la maison-Wittgenstein », soit comme « le palais Stonborough ». Le terme de « palais » surprend peut-être, mais la famille Wittgenstein est une des plus puissantes de la Vienne de cette époque.

Bien sûr, Wittgenstein n’a pas travaillé seul. Il a choisi de collaborer avec Paul Engelmann et Jacques Groag, tous deux disciples du très grand architecte Alfred Loos, partisan du dépouillement intégral dans l’architecture moderniste. Un trio de choc pour une réalisation qui, aujourd’hui encore, surprend par sa nouveauté.

Pourquoi un philosophe en vient-il à bâtir une maison ?

Cette maison exprime-t-elle quelque chose de « philosophique » ?


La « maison-Wittgenstein »

Extérieurement, cette vaste demeure surprend par sa structure géométrique : on a l’impression de voir des volumes emboîtés. Je rappelle que le mouvement cubiste, caractérisé par une représentation géographique du réel, en peinture, se développa dans les années 1907-1920, donc juste avant le chantier. La forme dominante (bâtiments, portes, fenêtres) est le rectangle. On atteint un degré de sobriété maximum : absolument tout ornement est rejeté.

On retrouve les mêmes caractéristiques à l’intérieur. En voici une description, proposée par Nana Last, professeur dans une école d’architecture aux Etats-Unis : « Le hall central de la maison est lumineux, défini par une série de huit paires de portes de verre et d’acier sur six surfaces différentes, installées sur des parois pleines ou dans le verre, et menant dans la maison à partir de l’entrée principale, sur la terrasse sud-ouest, la salle à dîner, la pièce à déjeuner, la bibliothèque et à l’escalier, vers les étages supérieurs. En se déplaçant dans le hall, avec ses portes doubles de verre et d’acier au design identique, chacune réfléchissant et réitérant les autres », il apparaît que « la répétition forme le nœud de la maison, à la fois à l’intérieur et, d’une manière différente, à l’extérieur ». A l’intérieur, les murs sont uniformément blancs, et le sol, sombre, brillant. Les très nombreuses fenêtres, hautes, laissent passer la lumière. Les portes à battants séparant les pièces sont translucides. On a joué sur la nature des verres employés, plus ou moins opaques ou transparents. Le souci de la lumière est évident.

Wittgenstein fut un maniaque de la précision et les témoignages abondent. Par exemple, sa sœur Hermine rapporte que les proportions des radiateurs et des serrures ont été calculées au millimètre près. Ou encore celles du plafond d’une des pièces dont Wittgenstein réclama, une fois les travaux presque achevés, qu’il fût surélevé de trois centimètres. 

Qu’est-ce qui guidait les architectes dans leurs choix ? La valeur d’usage de la maison. La maison fut d’abord pensée en fonction des actions concrètes que l’on y répète : ouvrir ou fermer une porte, un robinet ; lever des rideaux métalliques ; etc.

Toutefois, il serait faux de considérer que tout fut sacrifié au critère de fonctionnalité, ou à la régularité mathématique. L’esthétique compta aussi, pour Wittgenstein. Il voulut un espace adapté à la vie, dans sa quotidienneté, mais où tout devait être en clarté et simplicité. L’apparente froideur peut tromper. La maison vaste, meublée, et si lumineuse, a un charme certain.

Les aspects dominants de la « maison-Wittgenstein » sont donc : la symétrie, l’effet de répétition, la recherche de précision et de luminosité, la fonctionnalité ; sans exclure la recherche du Beau.


Une maison philosophique ?

Wittgenstein est réputé pour être un philosophe difficile d’accès. Mais une des affirmations fondamentales dans son système est claire : « – Sur ce dont on ne peut parler, il faut garder le silence. » C’est là l’ultime aphorisme de son premier ouvrage, le Tractatus logico-philosophicus). Wittgenstein fut toujours très attentif au langage, à son rapport à la logique, et à ses limites. D’où aussi, cette autre proposition : ce qui ne peut être dit peut au moins être montré.

Revenons-en à la maison : un bâtiment moderniste des années 1920. Serait-il un révélateur sur le plan philosophique ? Et si tel est le cas, de quoi ? Wittgenstein admet que cela puisse être le cas dans une de ses Remarques mêlées : « Souviens-toi de l’impression que t’a faite une bonne architecture, à savoir l’impression d’exprimer une pensée ». Il évoque encore « sa capacité à traduire une idée en forme ». Donc « l’architecture devient la philosophie qui se montre ». Toutefois, Wittgenstein n’a jamais donné d’explications concernant son architecture. Il a seulement montré par l’action de bâtir. Par conséquent, trouver un sens philosophique à cet ouvrage architectural nous incombe.

Posons l’hypothèse suivante : et si cette « maison-Wittgenstein » dérivait moins de la pensée que de l’homme lui-même ? Nous avons déjà vu que la fonctionnalité est une caractéristique majeure de cette maison. L’influence exercée par les lois de la mécanique sur Wittgenstein a été considérable. Au départ, ce n’est pas philosophe qu’il a voulu devenir. Il s’est inscrit dans une Ecole Technique en Autriche, puis à l’école d’ingénieurs de l’Université de Manchester. C’est de là qu’il part. Puis son chemin passera par les mathématiques et la logique. Cette maison reflète plus qu’un goût, une véritable obsession de la précision. Une manière d’exprimer la conviction qu’il ne peut y avoir de vérité que liée à la clarté.

Si la notion de clarté se relie à la précision, on peut bien sûr la mettre aussi en rapport avec la lumière. Or, il nous est apparu que la recherche de luminosité était une autre priorité dans la conception de cette maison. Voir clair. Atteindre la clarté de vision. Cela vaut aussi sur le plan de l’esprit. A contrario, W. Eilenberger a déclaré dans Le temps des magiciens (1919-1929) : « Si, au-dedans, la maison séduit par sa transparence parfaite et la mise à nu de sa mécanique – le câble de l’ascenseur par exemple, – de dehors, elle produit l’effet d’une énigme dont on croit pressentir la signification possible ». Alors : clarté ou énigme indéchiffrable ? Laissons Wittgenstein lui-même nous donner la réponse, avec cette citation encore extraite des Remarques mêlées : « Elever un édifice, cela ne m’intéresse pas. Ce qui m’intéresse est d’avoir devant moi, transparents, les fondements des édifices possibles ». Si Wittgenstein, l’homme et l’œuvre, sont habités par un besoin d’exactitude, il est aussi essentiel, pour lui, de découvrir ce qu’il nomme souvent « la structure du monde ».

Je résume. Cette « maison-Wittgenstein » peut effectivement être considérée comme une « maison philosophique », en ce qu’elle rend apparent deux de ses fondamentaux : l’idée qu’on accède à la vérité d’une part, par la précision, et d’autre part, par la clarté, qui dévoile les fondements.


Rendre visible

La vie de certains artistes, ou penseurs, n’est pas toujours en harmonie avec leur œuvre. Mais cela arrive parfois. Chez Wittgenstein, ce fut une exigence.

De la même manière qu’il a mis en cohérence sa philosophie et son esthétique, comme on le voit dans l’architecture, avec la construction de cette maison. De même, sur le plan religieux, Wittgenstein eut la même exigence. En effet, pour lui, le seul point de vue pertinent en matière de religion est celui qui met en rapport les croyances et la vie du croyant. Wittgenstein définit le christianisme comme « un processus factuel dans la vie de l’homme » (Remarques mêlées). Par conséquent, le bâtiment, tel que le conçoit Wittgenstein, et la vie du chrétien, partagent une même fonction : rendre visible les fondements.


Si Christ est le fondement sur lequel un individu bâtit sa vie, cela doit apparaître dans sa manière de vivre.

Rédacteur

Jean-Michel Bloch

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Yoan Michel

Contributeur

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