Lévinas et la maison du recueillement

Emmanuel Lévinas (1906-1995) est un des philosophes majeurs du XXème siècle. Contrairement à Heidegger (1889-1976), philosophe allemand qui pense à partir de la Grèce antique, Lévinas, lui, en raison de son origine juive, pense à partir de la Bible, ce qui modifie beaucoup son approche de toutes les réalités humaines.


Au cœur de son système de pensée, un concept : « le visage » qui, chez lui, désigne plus que les traits physiques singuliers caractérisant un individu. Le visage, au-delà de lui-même, est l’expression d’un impératif : « Tu ne tueras point ». Ce que tout homme demande à l’autre dans la rencontre, c’est, inversement : « Prends soin de moi ». Lévinas place au premier plan l’éthique, et non l’ontologie (la pensée de l’Être), comme Heidegger.

On est loin, me direz-vous, de la question de l’habiter.

Pourtant, dans Totalité et infini, paru en 1961, Lévinas a plusieurs chapitres sur le thème de « La demeure » : « L’habitation » ; « L’habitation et le féminin » ; « La maison et la possession ». Le sous-titre de l’ouvrage : Essai sur l’extériorité, révèle d’emblée que la maison sera pensée comme un dedans, par rapport à un dehors.

Voici ce que j’ai tiré, personnellement, de la lecture de ces pages, passionnantes, concernant notre manière d’habiter.


Qu’est-ce qu’une maison ?

Lévinas commence par mettre en rapport la maison avec un ustensile : « La maison servirait à l’habitation comme le marteau à l’enfoncement d’un clou. (…) Elle appartient, en effet, à l’attirail des choses nécessaires à la vie de l’homme ». La maison « sert » donc à l’habitation. Elle répond à un besoin essentiel de l’être humain : « Elle sert à l’abriter des intempéries, à le cacher aux ennemis ou aux importuns ». La fonction d’abri par rapport à la nature relève de l’évidence. Par contre, la référence à la guerre doit être mise en relation avec l’expérience des Juifs durant la Seconde Guerre Mondiale. Lévinas a perdu sa famille dans les camps. La maison protège, mais cela ne suffit pas pour la définir.

Lévinas montre ensuite que c’est de la maison que part l’activité humaine : elle est « la condition », « le commencement (…) de l’activité humaine ». Que veut-il dire par là ? « L’homme se tient dans le monde comme venu vers lui à partir d’un domaine privé, d’un chez soi, où il peut, à tout moment se retirer ». La maison est donc le lieu intime d’où l’homme part, et où il revient, dans le va-et-vient incessant de la vie, qui le fait passer du retrait du dedans à l’action au dehors, dans le monde.

Lévinas souligne bien que l’habitation est à la fois le lieu de l’intime et d’une liberté : « Le « chez soi » n’est pas un contenant, mais un lieu où je peux ; où (…) je suis libre. » Il est certain que, dans la maison, je suis plus libre qu’à l’extérieur, où je me heurte à la réalité du monde.


La maison et le recueillement

Dans la maison, l’individu est comme séparé du dehors. C’est à partir de là que « le sujet contemple le monde ». Elle est le lieu d’un « recueillement ». Lévinas introduit ce très beau mot, oublié aujourd’hui. De quoi s’agit-il ? « Le recueillement (…) indique une suspension des réactions immédiates que sollicite le monde, en vue d’une plus grande attention à soi-même, à ses possibilités et à la situation ».

Lévinas exprime ici une certaine conception de l’humain qui, lorsqu’il n’est plus soumis aux tensions du dehors, serait capable, dans le retrait de la maison, de rentrer en soi, afin de s’examiner lui-même. On peut, hélas, se demander si, aujourd’hui, la maison remplit encore cette fonction. La télévision, par exemple, n’accapare-t-elle pas une bonne part de l’attention des individus, ainsi que les tensions interpersonnelles ?

Lévinas parle à partir d’une vision, peut-être aussi d’une expérience personnelle, peut-être datée (hélas !).

Lévinas tourne autour de cette pensée du « recueillement », avec toute une série de termes. Il le relie à « la douceur où il est vécu ».

Il insiste : dans la demeure, « la familiarité et l’intimité se produisent comme une douceur qui se répand sur la face des choses (…), douceur provenant d’une amitié à l’égard (du) moi (…), intimité avec quelqu’un ».

On voit s’opérer un glissement des termes qui nous amène peu à peu vers l’introduction, par Lévinas lui-même, d’un autre thème majeur de ces chapitres : celui du « féminin ».

Si « le recueillement se réfère à un accueil », c’est bien parce que quelqu’un est là, dans la maison, pour accueillir. Qui ? « L’Autre dont la présence est discrètement une absence et à partir de laquelle s’accomplit l’accueil hospitalier par excellence qui décrit le champ de l’intimité, est la Femme. » Lévinas ajoute que « la femme est la condition du recueillement, de l’intériorité de la Maison et de l’habitation. » Ce qui pourrait sous-entendre qu’il existe des « habitations » sans « maison » : à la fois sans cette présence-absence discrète, qui est tout en accueil, et sans le recueillement. En se référant à Martin Buber (1878-1965), autre grand penseur juif, et à son livre Je et Tu (1923), Lévinas précise : « Autrui qui accueille dans l’intimité n’est pas le vous du visage qui se révèle dans une position de hauteur – mais précisément le tu de la familiarité ». Le lien entre « maison » et « visage » a été établi.

Il me paraît important de préciser que si, pour Lévinas, « toute maison suppose en fait une femme », toutefois « l’absence empirique de l’être humain de « sexe féminin » dans une demeure ne change rien à la dimension de féminité qui y reste ouverte, comme l’accueil même de la demeure ».

Donc, si l’être humain est jeté dans le monde, par contre, dans la « Maison » authentique, telle que la pense Lévinas, il est nécessairement « accueilli ».

La demeure, par essence, devrait être accueil.


En circulation

La maison « se situe en retrait » par rapport au monde. Cet « essai sur l’extériorité » oppose la maison, l’intériorité, qui est aussi « invisibilité », et le monde, l’extériorité, la « visibilité ». Chacun de nous va, « circulant entre la visibilité et l’invisibilité ».

« Le « je » se recueille en demeurant chez soi. Mais la séparation ne m’isole pas, comme si j’étais simplement arraché à ces éléments (extérieurs). Elle rend possible le travail et la propriété ». C’est parce que l’homme passe par le recueillement et l’accueil, dans la maison, facteur de stabilisation de son être, qu’il peut aller vers le dehors, l’agir, le travail, et l’appropriation des choses.


Une maison pour l’affligé

Ces pensées de Lévinas provoquent un écho, en moi, avec ce que les Evangiles nous disent du Christ. Si, d’une part « le Fils de l’homme n’a pas de lieu où reposer sa tête » (Mat. 8 :20), d’autre part, nous savons qu’il existait une maison, qui était pour lui un lieu d’amitié : celle de Marthe, sa sœur Marie, et leur frère Lazare. Jésus les connaît par leur nom : « Jésus aimait Marthe et sa sœur et Lazare ». Dans cette maison, il a pu se retirer du monde. Marthe cuisine pour lui, et Marie, à ses pieds, écoute son enseignement. Quand elles seront plongées dans la détresse, par la mort de leur frère, Jésus, sensible à leur douleur, ressuscitera leur frère.

Traduits en termes lévinassiens, on peut dire que Jésus a été sensible au « visage » de ces individus. Il les a reconnus, aimés pour ce qu’ils étaient, et sortis de la détresse et de la mort. Lévinas parle d’une « être-messie, pour-autrui ». Or, pour les chrétiens, Christ est le Messie parfait. Et pour lui, la maison de ces frère et sœurs aura effectivement été : un lieu de retrait du monde et de possibilité de recueillement ; un lieu d’accueil – à la fois matériel : Marthe ; et spirituel : Marie. Leur maison était située à Béthanie, que l’on peut d’ailleurs traduire par « maison de l’affligé ».

Si les idées de Lévinas concernant la maison sont singulières et incomplètes, elles n’en sont pas moins essentielles, et justes : dans la perspective de l’homme, pensé à l’image de Dieu…

Rédacteur

Jean-Michel Bloch

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Yoan Michel

Contributeur

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