Se prenant pour des sages, ils sont devenus fous

De la même manière qu’au Moyen Âge, on écartait et isolait les lépreux, à partir de l’âge classique, on enferme les fous. Le clivage raison-folie, désormais, est fortement marqué. Puis, les fous deviennent modèles…

Une réflexion sur la place de la folie dans l’histoire de la pensée.


Cet article s’inscrit dans la série « Qu’est-ce qu’être humain ? »


Quand la folie était rejetée

En pleine période d’expansion de l’Humanisme, au XVIe s., Érasme (1469 — 1536, un des principaux représentants de ce courant de pensée) écrivit Éloge de la folie. Celle-ci entre en dialogue avec la Raison et, des deux, la plus sage n’est pas celle qu’on croit : la Folie critique, avec pertinence et humour, les prétentions et illusions humaines.

Au XVII s., dans la période classique cette fois, Descartes (1596-1650), accordant une place supérieure à la pensée, rejette violemment les fous : « Mais quoi ? Ce sont des fous et je ne serais pas moins extravagant si je me réglais sur leurs exemples1. »

Le fou représente alors l’altérité totale. Ravalé au rang de bête, il apparaît comme dangereux. Plus tard, dans la pensée 68, la tendance s’inverse : « se régler sur leurs exemples » n’apparaît plus alors comme un projet aussi « fou »…


Du rejet à l’éloge de la folie

En 1972 paraît un ouvrage fondamental de Michel Foucault (1926-1984) : Histoire de la folie à l’âge classique. Son point de vue est fortement critique : il montre que, de la même manière qu’au Moyen Âge, on écartait et isolait les lépreux, à partir de l’âge classique, on enferme les fous. Le clivage raison-folie, désormais, est fortement marqué. En fait, la pensée de Foucault m’intéresse moins sous l’angle de la psychiatrie que par rapport aux conséquences qu’elle peut avoir, sur le plan de l’idée même de l’être humain.

Des ouvrages antiques tels que les Vies des hommes illustres de Plutarque cherchaient à enseigner comment devenir un humain accompli. Les modèles proposés étaient, le plus souvent, des hommes de guerre, des politiques, des religieux. Avec Foucault, les « modèles » changent : il s’agit d’artistes, géniaux, mais qui ont en commun le fait d’avoir basculé dans la folie.

Il en a répertorié un nombre important : Sade, Hölderlin, Nerval, Goya, Nietzsche, ou encore Van Gogh, Artaud, Bataille, et Roussel. Ils sont écrivains, peintres, philosophes. La réflexion de Foucault conjugue deux thèmes : folie, et œuvre.

Prenons l’exemple de Nietzsche (1844-1900), penseur incontournable pour comprendre la modernité. Sa pensée est puissante, mais sa vie fut triste. Malheureux en amour, solitaire, souvent malade, et en janvier 1889, à Turin : sa vie bascule. Il est dans la rue, arrive une voiture à cheval. Le cocher fouette la bête, violemment. Elle se cabre. Puis Nietzsche s’approche d’elle, l’enlace par l’encolure, éclate en sanglots, et il interdit à quiconque d’approcher. Le voilà entré dans un délire qui le mènera droit à l’asile d’aliénés.

Foucault commente ainsi : « Peu importe le jour exact (…) où Nietzsche est devenu définitivement fou, et à partir duquel ses textes relèvent non plus de la philosophie mais de la psychiatrie. (…) La folie de Nietzsche, c’est-à-dire l’effondrement de sa pensée, est ce par quoi cette pensée s’ouvre sur le monde moderne2. »

Foucault fait donc, symboliquement, de ce moment-là l’instant inaugural de l’ère moderne. Pourquoi ?

Il montre que s’exprime, dans la création de ces artistes, un élément de folie, qui coïncide avec leur vie même :

« Ici dans les textes, là dans ces vies d’hommes, la même violence parlait, (…) langage et délire s’enlaçaient. » Violence…

On assiste alors à une réhabilitation du « fou » ; passant, certes, par l’exemple de génies. La volonté de faire sauter le clivage raison-folie est nette. L’œuvre n’est plus donnée comme une production de la raison, mais, au contraire, comme le fruit d’un « délire ». De là à prôner que, désormais, le « fou » doit devenir un modèle, il n’y a qu’un pas… Foucault d’ailleurs affirme bien, toujours dans le même ouvrage : « De l’homme à l’homme vrai, le chemin passe par l’homme fou. »

Donc, la vérité de l’être humain serait moins dans la raison que dans la folie. Une nouvelle ère doit s’ouvrir pour l’humanité…


La psychanalyse en écho

Jacques Lacan (1901-1981) travaille dans le même sens que Foucault, mais dans un autre domaine que lui : la psychanalyse. Si Foucault est celui qui a prononcé la « mort de l’homme », à la fin de son ouvrage Les Mots et les choses, Lacan a, lui aussi déclaré, concernant Freud : « Sa découverte, c’est que l’homme n’est pas tout à fait dans l’homme. Freud n’est pas un humaniste. » On est bien là dans un système de pensée anti-humaniste.

Lacan s’attaque au sujet classique, que fonde le Cogito de Descartes : « Je pense donc je suis. ». Il pose, à l’inverse, que : « Je pense où je ne suis pas, donc je suis où je ne pense pas. » Ainsi, le sujet ne peut être ni dans la conscience qu’il a de lui-même, ni dans son discours. Tous deux sont faussés.

Ce que l’on nomme la « brisure lacanienne » est une fracture existant entre le « moi » et le « sujet ». Le moi, c’est la conscience illusoire que l’on a de soi, et qui nous procure une impression — fausse –  de maîtrise. Quant au sujet, il serait notre identité réelle, profonde, mais qui demeure inaccessible : « Qu’il y ait des sujets tels que chez eux le moi soit absent, c’est l’idéal de l’analyse3. »

On voit donc se dessiner un projet : supprimer le « moi », ou la conscience illusoire de soi, rationnelle, pour que puisse surgir le « sujet », de l’inconscient, vérité de l’être humain. On bascule alors, une fois encore, du conscient vers l’inconscient, et du rationnel vers l’irrationnel.


Et la littérature

Lacan a déclaré de Marguerite Duras (1914-1996) qu’elle avait, par intuition, tout compris de son système. Il a particulièrement admiré son roman Le Ravissement de Lol. V. Stein. Cette héroïne, prototype des héroïnes durassiennes, peut être considérée comme un cas psychologique. Au fil des pages, il est intéressant de voir le malade mental accéder au statut de héros. Non pas un héros négatif, mais sublimé.

Quelques mots sur ce roman.

Une jeune femme assiste, lors d’un bal, au rapt, par une autre, de son fiancé. Elle est incapable de réagir, notamment par la parole. Elle est dans cet état que Duras choisit de nommer « ravissement », terme dont les connotations sont mystiques. Est « ravi » celui qui a plongé dans la contemplation de Dieu. Or, ici, le personnage est confronté à un vol : on lui prend l’aimé, laissant à sa place un vide. Cette béance va ensuite devenir constitutif de l’être même de l’héroïne. Elle n’ira plus bien, sombrant dans une forme de dépression : c’est là un état caractéristique du personnage durassien, habité par le vide — vide qui pourrait bien, comme le suggérait le philosophe classique Pascal, être en forme de Dieu.

Lol. V. Stein pourrait figurer ce « sujet » lacanien, qui a laissé tomber le masque du « moi », et ne parle plus. Un être comme « troué » par le désir, insatisfait. Une absente, à soi et aux autres. Une « folle » ?


Être (vraiment) libre

On pourrait se demander si la pensée 68, résolument anti-humaniste, était aussi une pensée contre l’humain. Évidemment pas ! Elle était porteuse d’une espérance : celle de rendre plus libre, sur le plan de la vie publique et privée. Lacan a déclaré, lors d’une conférence, en 1969 : « Le fou, c’est l’homme libre. » Foucault ne l’aurait pas formulé ainsi, mais on trouve également chez lui un éloge du « fou » de génie.

À quel type de libération aspiraient-ils ? Une libération intérieure, des instances de contrôle, qui régissent l’être humain. Métaphoriquement, on pourrait dire : laisser tomber le masque du « moi », pour que se manifeste le véritable visage, du « sujet ».

Je ne nie pas le fait qu’une part de nous-mêmes nous échappe. Mais pourquoi notre vérité serait-elle logée là, précisément, plutôt que dans notre part consciente ? Ne serait-ce pas, aussi, une illusion ?

L’homme classique se voulait fort par la puissance de la raison, et il a joué à l’apprenti sorcier. L’homme moderne s’est rêvé plus fort, par la libération de l’inconscient ; avec le risque d’un basculement dans l’irrationnel, pouvant le livrer à des forces incontrôlables.

En dernière instance, la folie véritable ne serait-elle pas dans le rejet de la réalité d’une faiblesse, consubstantielle à l’être humain, et qu’il faudrait plutôt assumer ?


1 Descartes, Méditations métaphysiques.

2 Foucault, Histoire de la folie à l’âge classique.

3 Lacan, Les Mots et les choses.

Rédacteur

Jean-Michel Bloch

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