Commandement n°4 : « Intelligences, tu respecteras »

L’autre jour, j’écoutais NPR (National Public Radio) au volant de ma voiture, parcourant l’interminable I-95 qui longe la côte est des États-Unis. NPR, c’est un peu l’aile marxiste du journalisme américain, aux antipodes d’une FOX News. On y parlait d’une étude menée par l’université de Duke sur la corrélation entre plage horaire chirurgicale et santé des patients[1]. Je me suis dit : « Monte le son, on ne sait jamais, ça peut être utile en cas d’accident. »

Le monsieur dans la radio disait de sa voix grave : « Si vous devez vous faire opérer, mieux vaut que cela vous arrive le matin, vous avez plus de chance de ne pas vous réveiller avec une compresse dans le ventre… »

Une compresse dans le ventre, quelle horreur. Et pourquoi pas y rajouter un stéthoscope ?

« Oui, continuait le monsieur, avec un ton encore plus grave, parce que voyez-vous, il existe au moins trois intelligences (avec un s) : analytique, créative et pratique, et chacune de ces intelligences opère à leur pic à différents temps de la journée.

L’intelligence pratique, c’est ce qui vous permet de plier le linge tout en regardant la télé le soir. L’intelligence créative, c’est l’esprit de Chagall qui vous visite au milieu de la nuit. L’intelligence analytique, c’est celle qui vous rappelle, de bon matin, de retirer la compresse avant de coudre le ventre de votre patient. CQFD. »

Ils sont quand même brillants les marxistes de Duke.

Mon cerveau a commencé à carburer au cortisol.[2] J’avais les idées qui fusaient dans la tête. Normal, c’était 11h, le pic de l’analytique. Après un burger bien gras et un coca zéro pour éliminer les calories de trop, j’ai voulu continuer mon aventure cérébrale. J’ai fini par faire une sieste sur le parking de la station d’essence. Trop nul.

Qu’est-ce que l’intelligence ? Bonne question ! Gabriel Racle, chercheur canadien dit ceci :

En première approximation, on pourrait définir l’intelligence comme cette qualité de l’esprit (ou du cerveau ou du comportement, si l’on préfère) grâce à laquelle Aristote, Platon, Thucydide et bien d’autres étaient à l’opposé d’un Athénien idiot de leur temps, ou par laquelle un avocat, un médecin, un savant, un étudiant, un éditeur, réputés pour leur compétence à un âge défini, mettons une douzaine de chaque catégorie, sont à l’opposé d’idiots de leur âge que l’on trouve dans un asile.[3]

J’adore l’humour Québécois. Reprenant les travaux de Robert Sternberg sur la théorie triarchique de l’intelligence, il précise que selon ce dernier :

L’intelligence peut être évaluée ou démontrée dans la mesure où elle met en évidence deux aptitudes importantes : celle de faire face à des situations nouvelles et celle d’automatiser le traitement de l’information.

L’intelligence comprend « non pas tant l’aptitude à apprendre et à raisonner avec des concepts mentaux mais l’aptitude à apprendre et à raisonner avec de nouveaux concepts.

L’intelligence n’est pas tellement l’aptitude d’une personne à apprendre et à penser dans un système de concepts qui lui est déjà familier, que son aptitude à apprendre et à penser dans de nouveaux systèmes de concepts, qui se situent au-delà des connaissances acquises. »[4]

Du coup, Sternberg conçoit bien non pas une intelligence, mais des intelligences : analytico-critique, créative-synthétique et adaptabilité-pratique[5].

En croisant Sternberg et les marxistes de Duke, on retombe bien sur notre équation : intelligences = analytique + créative + pratique.

J’aurais tellement voulu écrire créatique. C’est rageant.

À la sortie de ma sieste, je me suis dit qu’en France, on avait quand même un certain penchant pour l’analytique, ce truc qu’on mesure avec le QI. Exit les créatifs et les pratiques !

Vers 17h, la lumière fut. À la jonction des deux Carolines, tout devenait limpide : il fallait marier Sternberg, les marxistes de Duke et Eisenhower. C’était devenu une évidence.

Je vois que certains froncent les sourcils et se disent : « Cet article commence à être aussi boring que la I-95. Il a intérêt à nous sortir du lourd avant la Floride, sinon on descend de voiture. »

Roulement de tambour…. Et voilà :

Autrement dit, il suffirait d’ajuster nos intelligences à nos priorités pour tirer le meilleur parti de notre productivité au fil de la journée. Mis dans un tableau, ça ressemblerait à cela :

Plages horaires Intelligence Priorité Emphase Exemple de tâche
Matin
Début Analytique Urgent/important Faire Réunion de crise
  Pratique Urgent/non-important Déléguer Synthèse d’éléments factuels pour un rapport d’activité
Milieu Créative Important/non-urgent Planifier Rédaction d’un article pour imagoDei 😊
Après-midi
Début Pratique Non-important/non-urgent Reporter Courriel
Milieu Analytique Important/urgent Faire Réunion d’équipe, brainstorming
Fin Créative Important/non-urgent Planifier Survol de l’agenda pour les trois prochains jours, réévaluation des priorités

Autrement dit, si la première chose que je fais quand j’arrive au bureau, c’est de traiter tous les mails dans mon inbox, alors je fais partie des Athéniens idiots. Par contre, je peux scanner rapidement ma boite courriel pour y repérer des messages qui me semblent urgents, laissant le reste pour après le burger de midi.

Mon life-coach me rappelle souvent que la chose la plus importante que je puisse entreprendre pour préserver ma productivité, c’est de « sanctuariser » mes plages de créativité dans ma journée.

D’après ses travaux de recherche, chacun possède au moins deux plages de créativité par jour.[6]

Les miennes sont toutes trouvées : 10h-12h et 17h-19h. Être bon gestionnaire du temps, c’est donc réserver ces plages de temps, autant que faire se peut, à des activités qui requièrent l’intelligence créative. Par exemple, mon N+1 à Michelin réservait ses vendredis après-midi à la formation continue et l’exploration de nouvelles technologies. En quittant le bureau à 18h, il mettait son téléphone sur silencieux, et par principe, ne répondait jamais aux appels téléphoniques. « Au pire, me disait-il, ils me laisseront un message que je consulterai quand je choisirai, et je déciderai si oui ou non, il y a urgence. » Il mariait Eisenhower et Sternberg à merveille. Il devait être un peu marxiste sur les bords…

Ce qui est intéressant dans tout ça, c’est que la Bible ne nous exhorte pas à développer notre intelligence (ou nos intelligences). Elle nous appelle plutôt à poursuivre la sagesse. Parce que la sagesse, c’est de mettre en pratique ce que notre intelligence tient déjà pour vrai. Je suis convaincu : il faut vraiment que je change mon habitus !

Alors je prie :

« Aide-moi à être sage avec ton temps et donne-moi de mettre en pratique tous tes sages commandements. »

[1] Effects of time of day and surgery duration on adverse events in anaesthesia, https://scholars.duke.edu/display/pub774697
[2] Yujiro Yamanaka, Hypothalamic‐pituitary‐adrenal axis differentially responses to morning and evening psychological stress in healthy subjects, https://onlinelibrary.wiley.com/doi/full/10.1002/npr2.12042.
[3] Gabriel Racle, Une intelligence ou des intelligences ? (suite). In: Communication et langages, n°73, 3ème trimestre 1987, p. 80.
[4] Ibid., 93.
[5] Roland Dhumieres, Triarchic Theory of Intelligence, http://psycognition.com/articles/triarchic-theory-of-intelligence-de-robert-sternberg/
[6] Roy King, Time Management is Really Life Management, LeaderSpace, 2014.

Rédacteur

Raphaël Anzenberger

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