Commandement n°2 : « Un matin, un soir, tu vivras »

Quelle est la première chose que vous faites lorsque vous vous levez le matin ? Quelle est la dernière chose que vous faites lorsque vous vous couchez le soir ? Si comme moi vous avez répondu – « Je confesse, c’est vrai, je l’ai fait. J’ai checké mes mails. » –, alors ce commandement est pour vous : il vous faut changer votre habitus. Moi le premier !

« C’est quoi un habitus » demande l’élève assis au fond de la classe. Personnellement, j’ai toujours préféré le fond de la classe. Parce qu’au fond, on n’est pas si bête : on y trouve de la profondeur, de la perspective, et surtout les futurs collègues qui traîneront autour de la machine à café. Alors petit rappel quand même pour les cancres du fond que nous sommes.

Habitus : désigne une manière d’être, une allure générale, une tenue, une disposition d’esprit.

L’habitus, c’est ce que l’on fait sans trop y penser, comme manger avec un couteau dans la main droite, et une fourchette dans la main gauche. À moins que ça ne soit le contraire.

Bourdieu, dans Le Sens Pratique définit l’habitus comme « un système de dispositions durables et transposables, structures structurées destinées à fonctionner comme structures structurantes c’est-à-dire en tant que principe générateur et organisateur de principes et de représentations ». J’en vois déjà qui regrette de ne pas s’être assis au premier rang pendant les cours de philo…

Par exemple, dans la Bible, on découvre que Dieu a imprimé sur le monde un habitus, l’habitus créationnel, qui rythme sa création. Il y a placé des « structures structurées destinées à fonctionner comme structures structurantes ». Nous l’avons déjà vu avec le sabbat : six jours tu travailleras, le septième tu te reposeras. Le sabbat rythme notre semaine. Il en va de même pour le matin et le soir : ils sont là pour rythmer notre journée. Bienvenue dans l’habitus créationnel !

Mais voilà un autre habitus qui pointe son nez, l’habitus technologique, qui éradique les horizons temporels. Plus de matin, plus de soir, plus de lundi, plus de dimanche. J’appelle à la barre le smartphone et sa suite d’applications.

Comme le rappelle Sebastian Deterding, spécialiste de la gamification :

« Alors que les technologies étaient censées nous libérer, nous nous sentons de plus en plus accablés, surmenés. Nous sommes dépendants à la distraction que produisent les technologies. Nous vérifions en moyenne 150 fois par jour notre smartphone.

Nous sommes entrés dans ce que le game designer et théoricien des médias Ian Bogost appelle l’hyper-travail : nous passons notre temps à gérer les notifications de nos systèmes techniques, à surfer sur le flux constant des sollicitations qui nous accablent.

Nous sommes cernés par nos dépendances et notre seul recours consiste à être sommé de nous déconnecter, de battre en retraite, pour mieux les affronter. »[1]

Je me souviens qu’une fois, j’ai voulu installer une application qui gère les notifications sur mon mobile. Genre beep entre 8h et 18h et ensuite oublie-moi, en particulier le weekend. C’est là que la notion de smartphone a pris tout son sens car le téléphone était plus smart que moi : à la prochaine mise à jour, il avait réinstallé son habitus. Mobile 1, Utilisateur 0. Retour au rang du fond…

Il nous faut « nous déconnecter, battre en retraite, pour mieux les affronter », ces hordes de mobiles qui veulent notre péril.

Deterding toujours :

« Il nous faut redécouvrir les véritables technologies du bien-être.

À l’image du jeûne, qui nous exhorte à être plus indépendants des contingences immédiates de notre corps pour mieux apprécier ce que manger lui apporte. À l’image de la retraite, qui nous permet de prendre du recul sur notre manière de vivre au quotidien. À l’image de la méditation, de la prière, de la lecture ou du dialogue spirituel qui nous invitent à réfléchir à notre rôle dans l’existence. À l’image des Vanités, ces images qui nous rappellent notre propre finitude. À l’image du Shabbat, des jours fériés ou de commémoration permettant de mettre le travail et la productivité quotidienne en perspective au profit de la communauté et d’un autre rapport aux autres. »[2]

Habitus technologique versus habitus créationnel : c’est la bataille de notre temps, c’est la bataille pour notre temps.

Habitus technologique dit… Habitus créationnel dit…
Après le travail, tu te reposeras Avant le travail, tu te reposeras
Récréation tu poursuivras (Re)-création tu poursuivras
Efficace tu seras Créatif tu seras
En toi tu puiseras En Lui tu puiseras
Centré sur toi tu vivras Centré sur l’Autre et les autres tu vivras
La prochaine mise à jour tu célébreras La liberté tu célébreras

Il va falloir nous réinventer a dit le Président l’autre soir. Moi le premier a-t-il rajouté. Comme le rappelait si justement Jean-Christophe Jasmin dans un autre article publié sur imagoDei.fr :

« Ce qui me motive en tant que chrétien à limiter et contenir mon utilisation électronique est plus une forme de vigilance libertaire qu’une crainte de la nouveauté. C’est justement là l’ironie des sociétés “libres” dans lesquelles nous vivons en Occident : libérés des structures disciplinaires formelles, il revient à chaque individu d’assurer sa liberté à quelque dépendance que ce soit par l’autodiscipline.

C’est à la fois une liberté et un fardeau : liberté parce que je prends mes décisions pour moi-même, mais fardeau parce que ma volonté est continuellement sollicitée par ces hyperstimuli qu’on essaie de me vendre.

La subjectivité chrétienne naît du poids de la liberté de l’âme qui n’est plus assujettie à une structure disciplinaire : “Tout m’est permis ! Mais tout ne m’est pas utile. Tout m’est permis ! Mais je ne me laisserai asservir par rien.” C’est cette réponse de l’apôtre Paul dans son Épitre aux Corinthiens qui illustre mieux cette dynamique : je peux passer 4 heures par jour sur mon téléphone si je veux, mais si je le fais, est-ce vraiment parce que je le veux ? »[3]

Le verdict est sans appel : il va falloir nous réinventer. Moi le premier !

[1] Hubert Guillaud, Des technologies pour nous aider à retrouver le sens de la vie ? InternetActu, 24 décembre 2015
[2] Ibid.
[3] Jean-Christophe Jasmin, https://www.imagodei.fr/le-numerique-entre-fardeau-et-liberte/

Rédacteur

Raphaël Anzenberger

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