Commandement n°1 : « 6+1, tu te reposeras ! »

Étrange de commencer cette série de dix commandements sur la gestion du temps par… le repos ! Et pourtant, c’est une donnée fondamentale, je dirais même incontournable dans l’équation productivité, efficacité, sérénité.

Je vois que le lecteur sceptique demande des preuves. Une suffira. À la question : « Combien de dimanches avez-vous travaillé dans votre vie ? », Patrice de Saint André, cadre de direction dans une grande banque internationale, répondit : « Je peux les compter sur les doigts de ma main.[i] » Pas mal, surtout lorsqu’on se souvient qu’il était sur le pont lors de la crise des subprimes. Il y avait le feu partout, pourtant Monsieur prenait son dimanche, en famille. Pas sérieux ?

À priori, tout cela parait bien contre-intuitif. Si « time is money » alors plus de « time » is plus de « money ». Non ?

Écoutez le conseil biblique :

« Tu travailleras six jours, et tu te reposeras le septième jour; tu te reposeras, même au temps du labourage et de la moisson. » (La Bible, livre de l’Exode 34.21).

Pour rappel, il faudra attendre 1906 et la Catastrophe de Courrières pour que le législateur adopte le principe du repos hebdomadaire. Comme quoi, Moïse avait quelques longueurs d’avance…

Ce qui est frappant dans ce commandement, c’est l’injonction de se reposer, même au temps du labourage et de la moisson. Mon grand-père était agriculteur, avant de bifurquer dans l’industrie du textile. Mon grand-oncle était céréalier du côté de Verdun. Une chose est sûre : c’est qu’au temps de la moisson, tout le monde est sur le pont ! Jusqu’à ce que toute la récole soit stockée dans les silos !

S’arrêter de travailler au temps de la moisson, c’est comme s’arrêter de travailler en pleine crise des subprimes. C’est tout à fait idiot, on est bien d’accord. C’est pour cela que l’homme inventa les contrats d’assurance agricole multirisques climatique. Pour bien réaffirmer sa maîtrise du temps.

L’homme, grand maître des horloges ? Je croyais que Voltaire avait tranché :

« L’univers m’embarrasse, et je ne puis songer, Que cette horloge existe et n’ait point d’horloger[ii]. »

Alors qui maîtrise le temps : l’homme ou Dieu ? Ou les deux ? Qui saura arrêter le temps ?

Il n’y a qu’un seul endroit que je connaisse, sur la planète, où tout s’arrête pendant 24h. C’est à Jérusalem. Impossible de récupérer sa voiture de location vendredi à 16h. C’est déjà trop tard, le rideau de fer est descendu, il faudra attendre dimanche matin. Le petit guide nous avait prévenu, nous ne l’avons pas cru. Là du coup, je ne maitrise plus rien. Sentiment étrange de confinement dans l’espace-temps. Shabbat Shalom !

Il y a au-moins deux raisons qui m’ont poussé personnellement à prendre l’injonction biblique du repos au sérieux, et à l’appliquer dans ma vie professionnelle et familiale.

La première, c’est que le repos hebdomadaire, le sabbat, est une posture d’humilité. C’est trancher la question de l’horloger : je ne le suis pas, et je ne le serai jamais. S’il maîtrise le temps, alors il maîtrise aussi mon temps. Vertige absolu. Mais quel repos ! Quel repos de croire et de savoir (parce qu’il faut croire pour comprendre, comme le rappelait Saint Augustin), que je ne suis pas esclave du temps, puisqu’il est en est maître et m’appelle à en être affranchi, chaque semaine qui passe. Un rappel à l’ordre : « libre du temps, tu resteras ! 6+1 ! » J’aime les mathématiques, je suis réconcilié avec la micro-économie. L’utilité marginale explose ; je consomme sans modération le repos prescrit.

La deuxième raison, c’est que le repos hebdomadaire est le garant d’une créativité et d’une productivité renouvelées. Je m’explique. Il y a deux options qui s’offrent à nous : ou bien nous courons après le repos genre on-est-mardi-matin-et-déjà-ton-collègue-s’écrie-vivement-vendredi-!, ou bien nous travaillons reposé, genre ta-première-semaine-de-travail-après-les-vacances-d’août. La différence entre ces deux options, c’est le degré de productivité et de créativité qui en découle. Plus vous êtes reposé, plus vous êtes créatifs, plus vous êtes productifs. Comme s’il fallait être re-créé avant de pouvoir créer. Fascinant.

Autrement dit, le sabbat serait une forme de re-création, plus que de récréation.

(Parenthèse épistolaire : comme je n’étais pas sûr de l’expression « travailler reposé », j’ai demandé à Google, qui m’a confirmé que l’expression n’existait pas. Parce que Seattle, c’est pas Jérusalem. Faut quand même pas pousser le bouchon…)

« 6+1, tu te reposeras », ça marche. C’est mon expérience depuis vingt ans de vie professionnelle, dans les secteurs de la santé, de l’industrie ou du social. C’est aussi celle d’un Patrice de Saint André.

Et si plus, c’était moins ?

Le plus dur, c’est de le croire. Je veux bien le croire.

[i] Entendu par l’auteur lors d’une interview lors d’un séminaire Alpha Leadership, le 16 mars 2017.
[ii] in Les Cabales de Voltaire (1694-1778).

Rédacteur

Raphaël Anzenberger

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