Miroir, mon beau miroir, dis-moi : es-tu fiable ? Le pouvoir du reflet de l’œil d’autrui

Les yeux des autres sont autant de miroirs déformants et qui tuent à petit feu.”

Simone Piuze

Je suis tombée un jour sur cette citation que j’ai trouvé très intéressante, car à elle seule, elle résume les résultats de bon nombre d’études sociologiques et psychologiques sur le rapport entre l’identité et le regard des autres.

Chaque jour, ce sont des centaines de regards qui se posent sur nous. Le regard des autres constitue un réel miroir auquel nous sommes confrontés dès notre naissance, que nous le voulions ou non. Toute la question est de savoir quel est le poids réel du reflet de ces milliers de regards posés sur nous.


Regards extérieurs, miroir de l’identité

À bien des égards, l’être humain a besoin des autres pour parvenir à savoir qui il est véritablement.

Tout commence à la naissance. Le psychanalyste Donald Winnicott a montré que l’individu n’a en quelque sorte aucune véritable conscience de lui-même dans les premières années de sa vie. L’enfant découvre qui il est, et se construit à partir de ce que son entourage lui communique par le regard, les paroles et les actions. Les différentes définitions de lui que son entourage lui renvoie encore et encore, finissent par se graver au plus profond de lui et de l’adulte qu’il deviendra. La vision qu’il aura de sa propre personne dépendra en grande partie de la vision de lui que son entourage lui aura transmise.

Mais l’influence des autres sur la manière dont un individu se considère ne se limite pas à l’enfance. De nombreuses études sociologiques et psychologiques montrent en effet que cette influence se poursuit tout au long de la vie de l’individu. Toutes les personnes que l’individu croise durant son parcours de vie influencent l’image qu’il a de lui-même.

En fait, tout comme nous nous servons du miroir pour voir notre apparence, nous nous servons des autres pour savoir qui nous sommes vraiment. Disons que d’une certaine manière, nous nous voyons à travers les yeux des autres.

En somme, le regard des autres a le pouvoir de forger l’image que l’individu a de lui-même.

Le danger ici réside en ce que cette influence peut s’avérer être très vite extrêmement nocive.


Le regard des autres ou le miroir déformant de l’identité

Si les yeux qui nous entourent nous servent de miroir pour nous définir, il serait judicieux de se demander si ces miroirs sont fiables. Nous sommes loin des contes de fées à la Blanche Neige, où les miroirs ont la capacité magique de dire la vérité… Le problème du miroir est que nous partons généralement tous du principe qu’il est le reflet exact de la réalité et qu’il est donc totalement digne de confiance. Sauf qu’il existe des miroirs déformants. Et nous nous en rendons compte souvent tardivement, ou parfois jamais.

Le regard des autres peut renvoyer une image déformée de nous. En projetant ainsi une image de nous qui est fausse, les autres peuvent nous induire en erreur sur ce que nous sommes vraiment. Nous ne sommes donc pas toujours ce que les autres disent de nous.

Le regard des autres a le pouvoir de nous induire en erreur sur notre identité.

Cela peut se faire dès la naissance. En pensant à ce phénomène, il me vient à l’esprit avec tristesse l’exemple des Dalits/intouchables et des Shudras en Inde. La société Indienne est organisée selon un système de castes attribuant aux différents groupes d’individus une « valeur » différente déterminée dès la naissance. Dans la tradition hindoue, Dalits et Shudras, sont les castes les plus basses de la société. Leurs membres sont considérés par tous, comme étant de « moindre valeur », des « impurs » et « des intouchables ». Souvent réduits à l’esclavage et aux besognes les plus indignes, ils sont couramment opprimés, victimes d’ostracisme et d’exclusion sociale.

Et j’en viens au plus triste : les membres de ces castes en sont venus à se considérer eux-mêmes comme étant des personnes sans valeur, ne méritant que le traitement qui leur est réservé. Étant considérés comme des animaux par les castes supérieures et souvent traités de « chiens de bidonvilles », il est devenu monnaie courante d’entendre les Dalits et les Shudra dès leur plus jeune âge se nommer eux-mêmes de la même manière et se considérer réellement comme des sous-hommes.

Dès leur naissance, ils sont formatés à se voir tels que les membres des castes supérieures les voient.

La déformation identitaire due à la manière dont les autres nous considèrent peut également apparaître un peu plus tard durant la vie. Ici, j’aimerais donner l’exemple de l’influence des regards grossophobes. Comme le montrent les études menées par R. Puhl et son équipe, les personnes rondes, en surpoids, ou obèses sont vues comme étant paresseuses et manquant d’autodiscipline. De plus, dans le contexte sociétal actuel où règne le culte de la minceur, le « degré de beauté » de ces personnes est estimé en fonction de la décroissance de leurs poids. Les victimes de grossophobie se voient bien souvent telles que les autres les perçoivent de façon progressive, à partir des premières taquineries à la maison, des moqueries à l’école, voire de la discrimination à l’emploi…Petit à petit, la victime de grossophobie se voit comme « hors normes », parce que les autres ne l’estiment pas, sa propre estime d’elle-même diminue. Parce que personne ne l’apprécie, elle a de plus en plus de mal à s’apprécier elle-même, etc.

Le stigmatisé laisse peu à peu le regard qu’il porte sur lui-même devenir identique au regard que les autres lui portent.


Regards extérieurs stigmatisants, miroir destructeur

En fait, le terme de stigmate renvoie aux différents attributs qui diminuent l’estime et la valeur accordées à une personne ; ce qui l’empêche d’être pleinement acceptée par la société, parce que cet attribut est associé à un ensemble de conceptions défavorables et péjoratives.

Si les stigmates présents dans nos sociétés sont nombreux, E. Goffman, dans ses études a réussi à distinguer principalement 3 sources de stigmates :

  • les caractéristiques tribales (nationalité, religion et « race » ),
  • les caractéristiques physiques (ex : handicap, poids), et
  • les traits de caractères (ex : timide, impulsif).

Je disais dans mon article précédent que la manière dont les autres considèrent nos spécificités détermine fortement la manière dont on se considère et se traite soi-même.

Or, la stigmatisation a pour effet majeur de pousser l’individu stigmatisé à avoir une faible estime de lui-même, à s’auto-dévaloriser et à s’auto-exclure. Le stigmatisé finit en fait par intérioriser et à considérer comme valide, l’image négative de lui que la société lui renvoie. Il a alors tendance à s’appliquer à lui-même les préjugés, les conceptions péjoratives, dépréciatives et discriminatoires attachées à son stigmate.

C’est ainsi que de nombreuses personnes en viennent à se détester, se haïr, se rejeter.

Le regard de la société agit comme un réel prisme déformant de l’identité au travers duquel les individus se voient, et qui les détruit.

Le poids des reflets de ces milliers de regards posés sur nous, peut peser lourd sur notre identité.

En tuant la vraie image que nous devrions avoir de nous, l’œil d’autrui peut nous anéantir d’un seul regard.


Point de réflexion 

Mais au fond, à qui le pouvoir ?

Sommes-nous des êtres passifs, livrés comme de la pâte à modeler entre les mains des autres ?

Le pouvoir que le regard des autres a sur nous, n’est-il pas finalement le pouvoir que nous lui donnons-nous même ?

Quelle place accordez-vous au regard des autres ?

Que faites-vous de l’image que les autres ont de vous ?

Accepter passivement la vision que l’Autre a de nous sans discernement n’est pas la seule issue.

Sur ce point, les personnes en situation de handicap nous montrent l’exemple. Elles étaient initialement perçues et définies par tous comme des « handicapés ». Une vision qui efface en un certain sens leur humanité et les réduit au statut de « personnes incapables », illustrant bien les attentes de la société à leurs endroits. On donne souvent une image dévalorisante de ces personnes : en les considérant en termes de capacités moindres, et en faisant du handicap une différence individuelle négative. Ni rejetées, ni réellement intégrées, elles sont souvent mises à l’écart par la société, au rang des hommes destinés à la pitié et à l’assistanat. Souffrant de stigmatisation, les personnes handicapées sont restées pendant une période de l’Histoire enfermées dans cette vision négative d’elles-mêmes.

Cependant, elles ont fini par rejeter cette vision dans laquelle elles ne se reconnaissaient pas. Cela a été le point de départ de plusieurs mouvements sociaux d’émancipation. Les concernés ont exigé qu’on les définisse désormais comme « personne handicapée » ou « personne en situation de handicap ». Ainsi, on considère en premier leur humanité en mettant en avant le mot personne, et en plaçant le handicap au second plan – mais, cette fois, en tant que facteur extérieur à l’individu. Autrement dit, on les considère comme des personnes à part entière, ayant une différence que la société n’a pas pleinement prise en compte dans sa structuration, et qui les empêche ainsi de participer à la vie ordinaire et de s’épanouir comme les autres. Le blâme n’est plus sur l’individu, mais l’organisation sociale défectueuse source de handicap. Depuis, les personnes handicapées sont davantage prises en considération : les définitions internationales du handicap ont été modifiées, comme celle de l’OMS en 2001 qui replace au centre l’humain, et inscrit l’action publique dans une considération des particularités. Plusieurs lois sont même venues soutenir la modification de leurs conditions sociales (ex : loi de juin 1975 sur l’intégration des personnes handicapées, loi du 11 février 2005 sur l’égalité des chances, etc.) Ainsi, les personnes en situation de handicap ont pu changer non seulement l’identité qu’on leur donnait, mais aussi la situation sociale qui en découlait. Comme elles :

Nous ne sommes pas conditionnés à nous définir et nous traiter tel que l’Autre le fait. Nous pouvons refuser l’image négative que l’on nous donne, pour nous redéfinir nous-même et impulser un changement de regard et de comportements à notre égard.

Allons plus loin : au fond, est-il mauvais dans tous les cas de se laisser influencer par autrui ?

Je pense que vous serez d’accord avec moi pour dire que personne n’est parfait et que nous avons tous des progrès à faire. De tout temps, l’être humain n’a-t-il pas aspiré à devenir une meilleure version de lui-même ?

Ces personnes, à qui nous cherchons à ressembler pour devenir meilleur(e), que nous admirons pour diverses raisons et que nous érigeons en modèle à suivre (héros nationaux, révolutionnaires, stars, gourous spirituels, philosophes, athlètes et j’en passe) n’en sont-elles pas la preuve ?

Le fait que des milliards de personnes à travers le monde acceptent la définition d’elles donnée par un Dieu qu’ils croient être omniscient, et le fait qu’elles s’appliquent à suivre ses enseignements afin de lui plaire et de devenir meilleures n’en est-il pas aussi la preuve ?

La bonne question est donc : à qui donne-t-on le pouvoir de nous définir, de nous influencer ?


Se voir tel que l’on est réellement : où est donc La Vérité ?

Les investigations sociologiques montrent que la construction identitaire se fait à la jonction entre le moi, le nous et les autres. Si tel est le cas, la Vérité de ce que nous sommes serait donc quelque part entre la perception que nous avons de nous-même, et l’image de nous que les autres nous renvoient. C’est ce que dit ce passage biblique :

« Lequel des hommes, en effet, connaît les choses de l’homme, si ce n’est l’esprit de l’homme qui est en lui1? ».

Et si l’image que les autres nous renvoient peut s’avérer parfois défectueuse, il n’en reste pas moins qu’elle peut être aussi une source d’objectivité capable de nous révéler ce que nous ne pouvons voir de nous-même.

Cependant, gardant à l’esprit que l’image que nous avons de nous, et celle de nous que les autres nous renvoient peuvent être erronées : une troisième entité serait donc nécessaire pour trouver La Vérité. Pourquoi alors ne pas nous tourner vers celui qui se définit lui-même comme « le chemin, la vérité, et la vie » : j’ai nommé, Dieu ?


Références

DESSEILLES, Martin, GROSJEAN, Bernadette, et PERROUD, Nader. Manuel du borderline. Editions Eyrolles, 2014.

DUBAR C., La socialisation. Construction des identités sociales et professionnelles, Armand Colin, collection U (3e éd). 2000.

GOFFMAN, Erving. Stigmate, les usages sociaux des handicaps, les éds. de Minuit. 1975.

KERR David, « Mal nommer, c’est discriminer. Une comparaison entre France et Grande-Bretagne », VST – Vie sociale et traitements, 2006/4 (no92), p. 71-81

YOHANNAN.Athanasius Plus jamais « un chien de bidonville », (Apporter de l’espoir aux enfants en situation de crise), GFA. 2011.

1Première lettre aux Corinthiens, chapitre 2, verset 11b.

Noela Ezoua

Rédacteur

Noela Ezoua

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Contributeur

Estienne Rylle

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