« Mes amis Adam et Ève » : comprendre le récit culte

Comment peut-on se réapproprier le récit d’Adam et Ève, qui a marqué des civilisations tout entières dans leur compréhension du monde et d’elles-mêmes ? Est-ce un mythe ? une fable ? un conte ? Comment pourrait-on apprendre, ou réapprendre, à le lire pour aujourd’hui ?


Dans cet épisode, l’équipe de Sagesse et Mojito se replonge dans ce texte culte imprégné de plusieurs millénaires d’interprétations artistiques, scientifiques et religieuses. Et s’il s’agissait en vérité d’un miroir sur nous-mêmes ? Un miroir qui nous révèlerait ce que signifie être créés « à l’image de Dieu », et qui nous permettrait de mieux nous redécouvrir nous-mêmes ?


Puis Dieu dit : « Faisons l’homme à notre image, à notre ressemblance ! Qu’il domine sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, sur le bétail, sur toute la terre et sur tous les reptiles qui rampent sur la terre. » Dieu créa l’homme à son image, il le créa à l’image de Dieu. Il créa l’homme et la femme. Dieu les bénit et leur dit : « Reproduisez-vous, devenez nombreux, remplissez la terre et soumettez-la ! Dominez sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel et sur tout animal qui se déplace sur la terre ! » Dieu dit aussi : « Je vous donne toute herbe à graine sur toute la surface de la terre, ainsi que tout arbre portant des fruits avec pépins ou noyau : ce sera votre nourriture1.

L’Éternel Dieu façonna l’homme avec la poussière de la terre. Il insuffla un souffle de vie dans ses narines et l’homme devint un être vivant.

L’Éternel Dieu planta un jardin en Eden, du côté de l’est, et il y mit l’homme qu’il avait façonné. L’Éternel Dieu fit pousser du sol des arbres de toute sorte, agréables à voir et porteurs de fruits bons à manger. Il fit pousser l’arbre de la vie au milieu du jardin, ainsi que l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Un fleuve sortait d’Eden pour arroser le jardin, et de là il se divisait en quatre bras. Le nom du premier est Pishon : il entoure tout le pays de Havila où se trouve l’or. L’or de ce pays est pur. On y trouve aussi le bdellium et la pierre d’onyx. Le nom du deuxième fleuve est Guihon : il entoure tout le pays de Cush. Le nom du troisième est le Tigre : il coule à l’est de l’Assyrie. Le quatrième fleuve, c’est l’Euphrate.

L’Éternel Dieu prit l’homme et le plaça dans le jardin d’Eden pour qu’il le cultive et le garde. L’Éternel Dieu donna cet ordre à l’homme : “Tu pourras manger les fruits de tous les arbres du jardin, mais tu ne mangeras pas le fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, car le jour où tu en mangeras, tu mourras, c’est certain.” »

L’Éternel Dieu dit : « Il n’est pas bon que l’homme soit seul. Je lui ferai une aide qui soit son vis-à-vis. » L’Éternel Dieu façonna à partir de la terre tous les animaux sauvages et tous les oiseaux du ciel, puis il les fit venir vers l’homme pour voir comment il les appellerait. Il voulait que tout être vivant porte le nom que l’homme lui donnerait. L’homme donna des noms à tout le bétail, aux oiseaux du ciel et à tous les animaux sauvages, mais pour lui-même il ne trouva pas d’aide qui soit son vis-à-vis. Alors l’Éternel Dieu fit tomber un profond sommeil sur l’homme, qui s’endormit. Il prit une de ses côtes et referma la chair à sa place. L’Éternel Dieu forma une femme à partir de la côte qu’il avait prise à l’homme et il l’amena vers l’homme. L’homme dit : « Voici cette fois celle qui est faite des mêmes os et de la même chair que moi. On l’appellera femme parce qu’elle a été tirée de l’homme. » »

C’est pourquoi l’homme quittera son père et sa mère et s’attachera à sa femme, et ils ne feront qu’un2.


Comment ce récit a-t-il été interprété au fil des siècles ?

Au vu de son manque de cohérence face aux avancées biologiques et à notre connaissance actuelle du monde vivant, les uns le discréditent et le rejettent. Les autres, désireux de faire coïncider le discours scientifique avec leurs croyances, cherchent désespérément des points de concordance, quitte à sacrifier toute exigence intellectuelle.

Et si on avait posé au texte les mauvaises questions ?

Et si une autre lecture du récit d’Adam et Ève était possible ?

« On n’a pas lu le texte à l’intérieur de ses propres paramètres et de ses propres catégories. Clairement, ce n’est pas un texte scientifique. Ce n’est pas un texte historique. Cela ne commence pas avec une date, ou un point de référence dans le temps. »

Jean-Christophe Jasmin


Ce n’est pas l’Encyclopédie Universalis !

Il faut le dire, les codes du récit historique ou du traité scientifique ne sont pas présents dans le récit d’Adam et Ève, ni dans le reste du livre de la Genèse qui inaugure la Bible. Même pour une littérature datant de plusieurs millénaires avant notre ère, ce texte n’est clairement ni d’un genre scientifique ni historique. Néanmoins, ce texte est aussi bien plus qu’une simple fiction, une fable par exemple.

Le genre même de la fable, comme on peut en lire chez Jean de La Fontaine, est d’ailleurs souvent bien plus connecté à la réalité qu’il n’y paraît. Le célèbre fabuliste classique, en effet, ne faisait pas que caricaturer le genre humain dans ses pires travers : il cachait aussi, derrière ses personnages de poils et de plumes, une critique déguisée de certains membres de la Cour… Une fiction, donc, qui rattrape la réalité.

Et s’il en était de même pour le récit biblique ?

Quand bien même le récit d’Adam et Ève était une fable, ce serait une fable qui parle de vraies personnes. Et donc, un récit de vérité, qui mérite toute notre attention encore aujourd’hui.


Comment donc se réapproprier Adam et Ève ?

Il s’agit de s’intéresser à ce que dit le texte et à ce qu’il ne dit pas. Écouter les échos, et les contrastes, avec d’autres manières de concevoir le monde. On peut ensuite s’interroger :

Pourquoi ces premiers humains se trouvent-ils dans un jardin, et non un désert ?

Comment se définit la liberté dans le rapport aux règles ?

Pourquoi la tentation prend-elle la forme d’un serpent, et non d’un pingouin ?

Pourquoi la désobéissance mène-t-elle au mensonge, puis à la honte de la nudité ?

etc.

Le genre du texte doit aussi être minutieusement observé. En effet, si l’on considère que la Genèse provient d’un long processus de tradition orale, on comprend mieux ses parallélismes et son langage poétique, de même que le recours aux images qui facilitent la mémorisation.

Il faut ainsi accepter d’être, au premier abord, quelque peu déroutés par une littérature si ancienne, si éloignée de nos codes culturels et filtres interprétatifs.

« Peut-être est-on trop éduqués pour lire ce genre de textes. Pour bien le comprendre, il faut d’abord se déséduquer. »

Jean-Christophe Jasmin

Pour aborder le récit d’Adam et Ève, qu’on l’ait déjà lu cent fois ou bien que l’on découvre, il faut d’abord laisser de côté nos réflexes de lecteurs modernes (et même postmodernes), habitués à lire un texte pour y trouver des informations. Puis, petit à petit, on pourra se laisser captiver par ces quelques paragraphes qui, bien avant l’apparition de la psychologie, en disent long sur les fonctionnements humains.

Qu’y apprend-on sur le concept de liberté ? l’émergence de la conscience humaine ? la découverte de la mortalité et de la mort ? l’origine du mal ? la honte et la culpabilité dans les relations humaines ? le rapport à soi et à l’autre ?


Un miroir sur nous-mêmes

Car, qu’il s’agisse d’une histoire mythique ou d’un mythe historique, d’une vérité fabulée ou d’une fable de vérité, le récit d’Adam et Ève est avant tout un miroir sur nous-mêmes. Il reflète notre propre image, ses contours, mais aussi ses déformations.

Et si l’on étudiait un peu plus ce reflet ?

« Il y a des profondeurs de vérité qui sont au-delà de la simple description technique de la réalité. »

Christel Lamère Ngnambi

Et vous, comment vous laissez-vous impacter par le récit d’Adam et Ève ?


L’équipe de Sagesse et Mojito vous invite à rejoindre leur discussion en écoutant cet épisode et en partageant vos commentaires !

Références

Le psychologue clinicien Jordan Peterson, professeur à Harvard puis à l’Université de Toronto, a donné une série de conférences sur la Bible, et notamment sur le récit d’Adam et Ève que vous pouvez retrouver ici : Biblical Series IV: Adam and Eve : Self-Consciousness, Evil, and Death.

Søren Kierkegaard, Le Concept de l’angoisse, 1844.

1 Livre de la Genèse, chapitre 1, versets 26 à 29

2 Livre de la Genèse, chapitre 2, versets 7 à 24.

Rédacteur

Sagesse et Mojito

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Léa Köves

Contributeur

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Contributeur

Christel Ngnambi

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Jean-Christophe Jasmin

Contributeur

Jean-Christophe Jasmin

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