Qu’est-ce que la vérité ? Partie 2
Dans son court essai intitulé « Le bulvérisme ou le fondement de la pensée du XXe siècle » *, l’écrivain C. S. Lewis analyse notre rejet de la vérité : cette tendance à considérer toute vérité comme subjective et relative, particulièrement en matière de religion.
Mais qu’est-ce que la vérité ?
Réflexion philosophique, par l’auteur de l’article Le Dilemme humain : réflexion sur le sens de la vie avec (ou sans) la foi
Lire le début de la réflexion ici.
Comment savoir si j’ai tort ?
Selon C. S. Lewis, si on essaie de réfuter une idée, on ne peut pas le faire à partir de l’analyse de certaines conditions psychologiques ou préjugés idéologiques du penseur. Il faut tout d’abord examiner cette affirmation à partir des faits et de la logique.
Cependant, même à son époque, Lewis a observé que la méthodologie consistait à présumer que quelqu’un avait tort sans discuter des faits ou de la logique de sa position, puis à détourner son attention de cette seule véritable question en lui expliquant pourquoi il en était venu à avoir une idée aussi stupide et erronée.
On présume plutôt que quelqu’un a tort sans discuter des faits ou de la logique de sa position, avant de détourner son attention de cette seule véritable question en lui expliquant pourquoi il en était venu à avoir une idée aussi stupide et erronée
Cette méthodologie est devenue si omniprésente pour Lewis qu’il lui en a inventé un nom : le bulvérisme. Il déclare en plaisantant :
Un jour, j’écrirai la biographie de son inventeur imaginaire, Ezekiel Bulver, dont le destin a été déterminé à l’âge de cinq ans lorsqu’il a entendu sa mère dire à son père, qui était en train de soutenir la proposition que deux côtés d’un triangle sont, ensemble, plus longs que le troisième : « Oh, tu dis ça parce que tu es un homme ». À ce moment-là, Bulver nous assure que, « mon esprit en éveil a été frappé par la vérité selon laquelle la réfutation n’est pas une partie nécessaire de l’argumentation. Supposez que votre adversaire ait tort et expliquez-lui son erreur, et tout le monde sera à vos pieds. Essayez de prouver qu’il a tort ou, pire encore, essayez de savoir s’il a tort ou raison, et le dynamisme national de notre époque vous jettera au pied du mur ». C’est ainsi que Bulver est devenu l’un des fondateurs du vingtième siècle.
De nos jours, plus encore qu’à l’époque de Lewis, les fruits de ce type de réflexion sont omniprésents mais cela passe presque inaperçu.
Peut-on (ne pas) avoir la foi ?
On entend des arguments contre le christianisme, par exemple « Vous croyez la foi dans laquelle vous avez grandi », ou « Dieu n’est qu’une béquille pour les gens faibles et naïfs qui ont besoin de croire dans un « barbu divin ». » Peut-être. On comprend aisément, en assumant que le christianisme est faux, pourquoi certaines personnes auraient des raisons de maintenir leur foi.
Comme l’a remarqué Lewis,
Je le vois si facilement que je peux, bien évidemment, jouer le jeu dans l’autre sens en disant que l’homme moderne a toutes les raisons d’essayer de se convaincre qu’il n’y a pas de sanctions éternelles derrière la moralité qu’il rejette. Car le bulvérisme est un jeu véritablement démocratique, dans le sens que tout le monde peut y jouer à longueur de journée et qu’il n’accorde aucun privilège injuste à la petite minorité offensive qui raisonne.
Si la religion, comme le disait feu Stephen Hawking, n’est qu’un conte de fées pour ceux qui craignent le noir, on peut répondre facilement, comme John Lennox, que l’athéisme n’est qu’un conte de fées pour ceux qui craignent la lumière.
Le point soulevé à la fois par Lewis et Lennox est que ce type d’« argument » ne nous aide pas à répondre à la question de savoir si les affirmations du christianisme sont vraies ou non. Cela reste à débattre sur le plan historique et philosophique. Quelle que soit la décision prise, les motifs impropres de certaines personnes, tant pour la croyance que pour la non-croyance, resteraient tels quels.
Le bulvérisme, comme le souligne Lewis, est également présent dans tous les débats politiques.
Les capitalistes doivent être de mauvais économistes parce que l’on sait qu’ils veulent imposer le capitalisme. De même, les communistes doivent être de mauvais économistes parce que l’on sait qu’ils veulent le communisme. C’est ainsi que le bulvériste se retrouve dans les deux camps. En réalité, évidemment, soit les doctrines des capitalistes sont fausses, soit les doctrines des communistes sont fausses, soit les deux le sont. Mais vous ne pouvez découvrir les droits et les torts qu’en raisonnant, jamais en étant grossier à propos de la psychologie de votre adversaire.
Vous ne pouvez découvrir les droits et les torts qu’en raisonnant, jamais en étant grossier à propos de la psychologie de votre adversaire.
C. S. Lewis
Lewis conclut que :
Tant que le bulvérisme n’aura pas été écrasé, la raison ne peut jouer aucun rôle efficace dans les affaires humaines. Chaque camp s’en empare pour en faire une arme contre l’autre. Mais entre les deux, la raison, elle-même, est discréditée. Et pourquoi la raison ne serait-elle pas discréditée ? Il serait facile, en guise de réponse, d’évoquer l’état actuel du monde. Mais la vraie réponse est encore plus immédiate. Les forces qui discréditent la raison dépendent elles-mêmes de la raison. Il faut raisonner même pour bulvériser. Vous essayez de prouver que toutes les preuves sont invalides. Si vous échouez, vous échouez. Si vous réussissez, vous échouez encore plus. Car la preuve que toutes les preuves sont invalides doit elle-même être invalide.
« Les forces qui discréditent la raison dépendent elles-mêmes de la raison. »
C. S. Lewis
Cette dernière réflexion de Lewis est vraiment intéressante. Des déclarations telles que « Il n’y a pas de vérité » ou « La vérité est relative » s’auto-contredisent. Pourquoi ? Parce que ces déclarations sont elles-mêmes des déclarations de vérité. Si elles sont « vraies »… elles sont finalement fausses.
Cela peut sembler être une sorte de jeu de mots philosophique, mais démontre en réalité un enjeu sérieux. Voici le profond problème qui a longtemps troublé les grands philosophes.
Qu’est-ce que la vérité ?
Conclusion : est-ce que dire « je sais » implique que Dieu existe ?
À la fin de son court essai, Lewis affirme que nous avons le choix entre une idiotie incohérente et contradictoire ou une croyance tenace dans le pouvoir et la validité du raisonnement humain, malgré toutes les prétendues souillures que le bulvériste pourrait tenter de démontrer pour tel ou tel penseur.
« Je suis prêt à admettre, a déclaré Lewis, que cette croyance tenace a quelque chose de mystique ou de transcendant. Et alors ? Préférez-vous être un fou plutôt qu’un mystique ? »
Si la raison elle-même est justifiée, cela peut-il être le cas sans le théisme ? La dernière phrase de Lewis est une question profondément provocante : « Est-ce que dire « je sais » implique que Dieu existe ? »
* Essai non publié en français. Les traductions sont libres.
Crédits photo : Claudio Schwarz sur Unsplash
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