Qu’est-ce que la vérité ? Partie 1
Avez-vous déjà entendu l’expression « C’est peut-être vrai pour toi, mais ce n’est pas vrai pour moi » ? Elle est souvent utilisée comme un mantra contre toute proposition de vérité, en particulier la vérité religieuse. Surtout s’il s’agit d’une vérité qui nous dérange.
Mais qu’est-ce que la vérité ?
Réflexion philosophique, par l’auteur de l’article Le Dilemme humain : réflexion sur le sens de la vie avec (ou sans) la foi
En Occident, qui a connu plus de deux siècles de postmodernisme et sécularisme, il est presque acquis que la vérité est subjective et relative. On parle de « ta vérité » et « ma vérité ». L’idée même de la vérité, ainsi que toute méthodologie pour la découvrir, est rejetée (sauf peut-être, exceptionnellement, la « vérité scientifique »).
Il y a environ 50 ans, le grand écrivain C. S. Lewis avait déjà remarqué cette tendance à rejeter la vérité. Même à son époque, elle était si répandue qu’il a décidé, avec son humour et son imagination habituels, de lui donner un nom : « le bulvérisme ».
Son court essai intitulé « Le bulvérisme ou le fondement de la pensée du XXe siècle » * mérite d’être exploré dans son intégralité.
Suis-je la mesure de toute chose ?
Lewis commence par déclarer :
C’est une découverte désastreuse, comme l’a dit quelque part [Ralph Waldo] Emerson, que nous existons. J’entends par là qu’il est désastreux que, au lieu de simplement observer une rose, nous soyons obligés de songer à nous-même lorsque nous regardons la dite rose avec un esprit et des yeux propres. C’est désastreux car, si nous n’y prenons pas garde, la couleur de la rose est directement attribuée à nos nerfs optiques et son parfum à notre nez, et la rose finit par disparaître.
« Autrefois, on considérait que si une chose semblait évidemment vraie pour une centaine de personnes, alors elle était en fait probablement vraie. »
C. S. Lewis
C’est un problème profond sur lequel, comme il le souligne, les grands philosophes se sont penchés depuis plus de deux siècles, en particulier les philosophes du continent qui ont suivi la phénoménologie. Mais leur inquiétude était restée largement confinée au monde universitaire, et la plupart des gens n’y prêtaient guère attention. Cependant, Lewis a observé que cet isolement était en train de changer. Il poursuit :
Nous avons récemment « découvert que nous existons » à deux nouveaux égards. Les Freudiens ont découvert que nous existons en tant qu’ensemble de complexes. Les Marxistes ont découvert que nous existons en tant que membres d’une classe économique. Autrefois, on considérait que si une chose semblait évidemment vraie pour une centaine de personnes, alors elle était en fait probablement vraie. De nos jours, les Freudiens vous diront d’aller analyser ces cent personnes : vous trouverez qu’elles pensent toutes qu’Elizabeth I était une grande reine parce qu’elles ont toutes un complexe maternel. Leurs pensées sont « psychologiquement entachées » à la source. Et les Marxistes vous diront d’aller analyser les intérêts économiques de ces cent personnes : vous trouverez qu’ils pensent tous que la liberté est une bonne chose parce qu’ils sont tous membres de la bourgeoisie dont la prospérité est accrue grâce à une politique de laissez-faire. Leurs pensées sont « idéologiquement entachées » à la source.
Ce genre d’arguments vous semble-t-il familier ?
Suis-je influencé·e par mon système de pensée ?
Le freudisme et le marxisme sont des systèmes de pensée au même titre que la théologie chrétienne ou l’idéalisme philosophique.
C. S. Lewis
Lewis affirme que « Tout ce manège est certainement très intéressant, mais nous n’avons pas toujours assez prêté attention au prix à payer pour cela. » Il y a deux questions qu’il faut poser ici.
- Toutes les pensées sont-elles ainsi entachées à la racine ou bien seulement certaines ?
- Si une pensée est entachée, est-elle nécessairement invalidée?
Lewis poursuit :
S’ils disent que toutes les pensées sont ainsi entachées, il faut, bien sûr, leur rappeler que le freudisme et le marxisme sont des systèmes de pensée au même titre que la théologie chrétienne ou l’idéalisme philosophique. Le Freudien et le Marxiste sont dans le même bateau que nous et ils ne peuvent pas nous critiquer de l’extérieur. Ils ont donc scié la branche sur laquelle ils étaient assis.
Il semble que cela pourrait être une critique générale de la philosophie continentale et de la phénoménologie, qui ont commencé à se développer à la fin du XIXe siècle.
L’une des pensées majeures de la phénoménologie est que chaque individu possède son propre cadre de référence et ses préjugés qui influencent, voire faussent, la manière dont il interprète et comprend son expérience du monde qui l’entoure.
Tout cela a-t-il un sens ?
J’ai rencontré ce type de réflexion dans mes études d’herméneutique à l’université, où j’ai lu les œuvres de Friedrich Schleiermacher, Hans-Georg Gadamer, Jacques Derrida, Paul Ricoeur et d’autres. Leur argument était qu’un texte n’a pas de sens au-delà de celui que lui donne le lecteur.
Déjà à cette époque, je trouvais intéressant que ces penseurs aient produit autant de textes pour affirmer que les textes n’ont pas de sens.
Lewis a également souligné cette ironie :
Si, par contre, ils disent que cet entachement n’invalide pas forcément leurs pensées, alors il n’invalide pas non plus forcément la nôtre. Dans ce cas, ils ont épargné leur propre branche et aussi la nôtre. Le seul argument qu’ils peuvent réellement avancer est de dire que certaines pensées sont entachées et d’autres non, ce qui donc a l’avantage, si les Freudiens et le Marxistes le considèrent comme un avantage, d’être ce que tout homme sain d’esprit a toujours cru. Mais si c’est le cas, nous devons alors nous demander comment déterminer ce qui est souillé et ce qui n’est pas. Il ne sert à rien de dire que les pensées sont automatiquement entachées par les désirs cachés du penseur. Il est impossible d’organiser un univers qui contredise les souhaits de chacun à tout égard et à tout moment.
« Il ne sert à rien de dire que les pensées sont automatiquement entachées par les désirs cachés du penseur. Il est impossible d’organiser un univers qui contredise les souhaits de chacun à tout égard et à tout moment. »
C. S. Lewis
Lewis nous en donne un exemple pratique.
Supposons, après avoir fait mes comptes, que je pense posséder un solde important à la banque, et supposons que vous vouliez savoir si cette croyance est vide. Vous ne pourrez jamais arriver à une conclusion en examinant mon état psychologique ! Votre seule chance de la connaître est de vous asseoir et de faire le calcul vous-même. Lorsque vous aurez vérifié mes calculs, alors, et seulement alors, vous saurez si j’ai ce solde ou non. Si vous estimez que mes calculs sont corrects, vous ne pourrez que perdre votre temps à vous extasier sur mon état psychologique. Si vous trouvez mon calcul erroné, il peut être pertinent d’expliquer psychologiquement comment j’en suis arrivé à être si mauvais en calcul, et l’idée du désir caché deviendra pertinente, mais seulement après avoir vous-même calculé la somme et découvert mon erreur sur des bases purement arithmétiques.
C’est le cas pour tous les systèmes de pensée, déclare Lewis.
Si on essaie de réfuter une idée, on ne peut pas le faire à partir de l’analyse de certaines conditions psychologiques ou préjugés idéologiques du penseur. Il faut tout d’abord examiner cette affirmation à partir des faits et de la logique.
Si, finalement, la proposition s’avère erronée pour ces raisons, il pourrait alors être utile d’analyser la psychologie ou l’idéologie du penseur, afin de découvrir ce qui a pu influencer cette erreur.
En bref, selon Lewis, « il faut démontrer qu’un homme a tort avant de commencer à expliquer pourquoi il a tort ».
La suite ici.
* Essai non publié en français. Les traductions sont libres.
Crédits photo : Claudio Schwarz sur Unsplash
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