Les réfugiés sont aussi des hommes !

On souhaiterait que l’homme tire les leçons de l’Histoire, et que le mal fait à l’homme, par l’homme, ne se reproduise plus. Mais la réalité des faits laisse sceptique. Bien souvent, l’égoïsme prédomine. Quand, soi-même, on bénéficie d’un statut privilégié de « citoyen » d’une nation — ce qu’on ne réalise souvent même pas, — pourquoi se préoccuper des « sans-papiers » ?…


Hannah Arendt (1906-1975) s’est imposée comme une figure incontournable de la pensée politique. Elle refusait l’étiquette de « philosophe », parce que son champ de réflexion était plus restreint. Pour autant, sa réflexion demeure une aide précieuse pour l’intelligence des temps que nous vivons.


Cet article s’inscrit dans la série « Qu’est-ce qu’être humain ? »


Pourquoi s’en préoccuper ?

Juive d’origine, et de langue allemande, Hannah Arendt se voit contrainte de fuir le régime nazi. En 1941, elle obtient, de manière illégale, un visa d’entrée aux États-Unis. Elle s’installe à New York, et se trouve alors, en tant que « réfugiée », dans une situation de dénuement total. Rapidement, elle trouve un emploi, n’ayant jamais cessé son travail de pensée. Ses articles et ouvrages de réflexion sont nombreux. En 1951, elle est naturalisée citoyenne américaine.

Le texte qui sert de base à ma réflexion est extrait de son ouvrage La tradition cachée. Il s’intitule : « Nous autres réfugiés ». Cet article a été publié pour la première fois en anglais, dans un journal juif, en janvier 1943. L’auteur y fait référence à l’expérience des juifs européens dans le contexte de la Seconde Guerre mondiale.

C’est de l’expérience des « réfugiés » dont il sera donc ici question.


Pourquoi parler de « réfugiés » ?

Attentive au vocabulaire, Arendt précise bien que « jusqu’à présent, le terme de réfugié évoquait l’idée d’un individu qui avait été contraint à chercher refuge en raison d’un acte ou d’une opinion politique. » Si la première moitié de la définition est exacte (un « réfugié » trouve « refuge », dans un pays qui n’est pas le sien), Arendt conteste cependant la deuxième partie : les Juifs ont dû chercher refuge sans avoir commis aucun acte répréhensible.

Mon projet ne se limite pas à l’évocation d’une situation historique passée, et ce problème des « réfugiés » continue à nous concerner, à propos de catégories de population autres que les Juifs.

Arendt affirme qu’« avec nous, ce mot “réfugié” a changé de sens. On appelle de nos jours “réfugiés” ceux qui ont le malheur de débarquer dans un nouveau pays complètement démunis et qui ont dû recourir à l’aide de comités de réfugiés. »

Qu’ont perdu les réfugiés ? Leur foyer, « c’est-à-dire, précise Arendt, la familiarité de notre vie quotidienne » ; leur profession, « c’est-à-dire l’assurance d’être de quelque utilité dans ce monde » ; et leur langue maternelle, « c’est-à-dire nos réactions naturelles (…) et l’expression spontanée de nos sentiments. »

Arendt ajoute : « Nous avons laissé nos parents dans les ghettos de Pologne et nos meilleurs amis ont été assassinés dans les camps de concentration, ce qui signifie que nos vies privées ont été brisées. »

La vie privée constitue les racines d’une vie. Un être déraciné aura du mal à subsister…


Comment vivre encore, dans un pays qui n’est pas le sien ?

Arendt se réfère à son vécu, à son arrivée en Amérique. Elle pose la question : qu’attend-on des réfugiés ? Réponse : l’oubli. « Ils nous demandèrent d’oublier. »

Les Juifs ont connu l’Horreur, et il leur faut « éviter toute allusion aux camps de concentration ou d’internement que nous avons connus dans presque tous les pays d’Europe — ce qui risquerait en effet d’être interprété comme une attitude pessimiste ou un manque de confiance dans la nouvelle patrie. »

Pouvons-nous, un instant, nous transposer dans le mental des « réfugiés » et saisir le scandale de cette exigence d’oubli ? Laisser derrière soi son passé, et n’être que dans une projection positive vers l’avenir est terriblement difficile.

« Notre optimisme est vicié », nous rappelle Arendt, et la nuit devient le domaine de l’évocation du passé et des morts. Les réfugiés sont alors condamnés à un état schizophrénique, qui peut conduire au suicide. Ceux qui le commettent « ne laissent aucune explication de leur acte. »

Pourtant, « les Juifs détenaient le taux de suicide le plus bas de toutes les nations civilisées. » On peut dire que « leur conduite n’est plus conforme aux lois statistiques. Les suicides ne se produisent plus seulement parmi les populations affolées de Berlin et de Vienne, de Bucarest et de Paris, mais également à New York et Los Angeles, Buenos Aires et Montevideo. »

Certains philosophes voient dans le suicide l’expression d’un choix, et donc de la liberté humaine. Mais il n’en va pas de même, souligne Arendt, lorsqu’on a une conscience religieuse. Le suicide est alors « une interférence avec les droits du Créateur » et « se suicider, tout comme tuer, c’est blasphémer la création tout entière. »

Subir ces contraintes, extérieures et intérieures, c’est encore vivre… mais à quel prix !


Peut-on devenir un autre ?

Les réfugiés sont confrontés, entre autres problèmes, à celui de l’identité. La leur est profondément meurtrie. « Très peu d’individus ont la force de conserver leur propre intégrité si leur statut social, politique et juridique est totalement remis en question. »

Entendons bien ce qu’Arendt nous dit ! On attend des réfugiés qu’ils deviennent autres.

« Quoi que nous fassions, quoi que nous feignions d’être, nous ne révélons rien d’autre que notre désir absurde d’être autres. » Or, ce désir est provoqué par les pays d’accueil, et là se pose la question de l’« assimilation ».

Les immigrants d’origine juive et allemande ont pris très au sérieux cet impératif. Arendt rapporte le propos d’un compatriote : « Nous avons été de bons Allemands en Allemagne et nous serons de bons Français en France. » Cette attitude prend alors racine dans « 150 ans de judaïsme assimilé. » Était-ce là la bonne attitude ? Arendt pense que non.

« Si nous commencions par dire la vérité, à savoir que nous sommes des Juifs, cela reviendrait à nous exposer au destin d’êtres humains qui, parce qu’ils ne sont protégés par aucune loi spécifique, ni convention politique, ne sont que des êtres humains. »

L’auteure met le doigt « là où ça fait mal » : nous avons bâti des sociétés dans lesquelles être des êtres humains ne suffit pas !

Nous sommes là au cœur du problème : « La société a découvert que la discrimination était la plus grande arme sociale au moyen de laquelle on peut tuer les hommes sans effusion de sang, puisque les passeports ou les certificats de naissance (…) ne sont plus des documents officiels, mais des critères de distinctions sociales. » Donc : sans-papiers = sans identité ! Condamnés à n’être rien, ni sur le plan politique, ni sur le plan juridique.

Les réfugiés sont une forme moderne de « parias », notion qu’Arendt emprunte à Bernard Lazare. « C’est l’histoire qui a imposé le statut de hors-la-loi aux parias. »


Est-ce que l’humanité se mérite ?

Est-il normal de devoir produire des documents officiels pour avoir droit à une reconnaissance de son humanité ? La « Déclaration des Droits de l’homme et du citoyen » assure des droits au citoyen d’un État-nation, comme l’a montré Hannah Arendt. Mais à l’homme, simplement à l’homme ?

Il ne suffit donc pas d’avoir un corps humain, un visage humain, pour être pleinement humain ?

Y a-t-il des catégories d’humains qui ont plus le « droit » d’être au monde que d’autres ? Et, est-ce au politique d’en décider ?

Ces questions sont primordiales, et l’on voit bien qu’elles ne relèvent pas, uniquement, du politique. Elles appellent une réponse éthique, et toute éthique se relie à une idéologie ou à une spiritualité.

La Bible est au moins incontestable sur un point : son affirmation, claire, que l’homme a été créé « à l’image de Dieu ». Non pas certains humains, mais tout être humain, absolument sans distinction d’aucune sorte.

De vos prises de position politique, éthique, ou spirituelle découlera nécessairement votre façon de regarder autrui. Cela vaut la peine de s’arrêter pour y réfléchir.

Rédacteur

Jean-Michel Bloch

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