Misère du travailleur immigré

« Le racisme ordinaire donne des travailleurs immigrés l’image d’une violence sexuelle qui ne peut se satisfaire que dans la perversité, le viol et le crime. On a depuis longtemps fait croire que les Noirs et les Arabes sont porteurs d’une puissance sexuelle toute particulière. »

Tahar Ben Jelloun, La plus haute des solitudes


Cet article s’inscrit dans la série « Qu’est-ce qu’être humain ? »


Tous coupables 

Ils sont là, sous nos yeux, mais on refuse de les voir, les entendre…

Certains hommes, pourtant, font exception. Tahar Ben Jelloun, romancier et poète, est né au Maroc en 1944. Il s’installe à Paris dès 1971. Il obtient le Prix Goncourt en 1987. Ce n’est pas à l’homme de lettres qui nous intéressera, ici, mais le praticien, et le témoin. En 1977, il publie La plus haute des solitudes, avec la mention : « Document ». Dès l’ouverture, il s’explique : « Ce livre est issu d’une thèse de 3e cycle en psychiatrie sociale, soutenue en juin 1975, à l’université de Paris VII ». Juste après, il adresse des « remerciements les plus vifs aux consultants maghrébins avec qui j’ai échangé parole, regard, écoute. »

Tahar Ben Jelloun a entrepris un choix : 

« Habité moi-même par cette culture différente, je ne pouvais privilégier l’élaboration théorique ; j’ai préféré rester au niveau du témoignage, celui d’un vécu. » Mais il certifie : « la parole que je rapporte, j’en garantis l’authenticité. »


Dénoncer la misère : un devoir !

Le faux…

Au sujet de l’immigration, Lénine écrivait en 1913 : « Le capitalisme avancé fait entrer de force les ouvriers transplantés dans son tourbillon, les arrache à leurs contrées retardataires, les fait participer à un mouvement historique mondial.» Cette déclaration, péremptoire, est à replacer dans un temps autre, où l’idée de Progrès était encore vive. Ben Jelloun la conteste vivement.

Non ! « les ouvriers transplantés » ne sont nullement grandis par cette expérience ! Au contraire… D’ailleurs, l’ouvrage porte un sous-titre : « Misère affective et sexuelle d’émigrés nord-africains. ». La dénonciation de cette misère-là est le but à atteindre.

Le vrai…

« Le comportement sexuel de l’individu dépend, comme on le sait depuis W. Reich (Psychanalyste, 1897-1957), de sa situation économique et plus particulièrement de son milieu et de ses conditions de travail. »

Dans la période de la fin des Trente Glorieuses, où Ben Jelloun a mené son enquête, le contexte est totalement défavorable aux travailleurs immigrés. Il met en accusation un système politique : 

« Le capitalisme (qui) veut des anonymes (à la limite abstraits), vidés de leurs désirs, mais pleins de leur force de travail. »

Exploitation de l’homme par l’homme, le pire étant la « misère affective et sexuelle » qui l’accompagne.


Des êtres humains condamnés

A-t-on le droit de refuser à autrui ce dont soi-même on bénéficie ?

« À ces hommes qu’on arrache à leur terre, à leur famille, à leur culture, on ne demande que leur force de travail. Le reste, on ne veut pas le savoir. »

Le reste ? « Le reste, c’est beaucoup. » Ce sont des besoins essentiels : « Allez mesurer chez un homme le besoin d’être accepté, aimé, reconnu ; le besoin de vivre dans la dignité, le besoin d’être avec les siens, dans l’amour de la terre, dans l’amitié du soleil. »

De plus, ces hommes subissent deux images, qu’on plaque sur eux : celle d’« un obsédé sexuel violent », d’une part, et celle de n’être qu’« une transparence », d’autre part : « un homme qui n’existerait que comme objet dans la production, exclu du désir et de l’affectivité. »

Pourquoi en est-il ainsi ? Ici intervient le préjugé raciste : « Le racisme ordinaire donne des travailleurs immigrés l’image d’une violence sexuelle qui ne peut se satisfaire que dans la perversité, le viol et le crime. On a depuis longtemps fait croire que les Noirs et les Arabes sont porteurs d’une puissance sexuelle toute particulière. » Cliché qui se vérifierait aujourd’hui encore.  

« On transplante des hommes, on les sépare de la vie pour mieux leur extirper leur force de travail, mais on tente aussi d’annuler leur mémoire et d’entraver leur devenir en tant que sujets désirants. À la blessure coloniale succèdent la haine, l’exclusion et l’exploitation à domicile. » 

Ces hommes sont les victimes d’un pouvoir mortifère, se manifestant diversement, sur les plans économique, politique, social, et humain.


Comment tenir dans le malheur ?

La question serait plutôt : est-il possible de tenir dans ces conditions de vie aussi déplorables ?

En fait, « Plus l’écart culturel est grand entre le milieu d’origine et le milieu d’accueil, plus les chances de troubles mentaux se multiplient. » En conséquence, « il y a trois fois plus d’hospitalisations chez les originaires d’Afrique occidentale que chez les originaires des pays européens d’immigration. »

Force est donc d’admettre que l’arrivée en France est un désastre pour ces hommes. Ben Jelloun explique : « Même si le trouble était latent, c’est en France, avec l’immigration, qu’il se déclare. Les structures de la société maghrébine participent aussi de la réalité du trouble, mais c’est le milieu d’accueil, riche en facteurs pathogènes, qui aide à déclencher la crise. » Comment cela se passe-t-il ? : 

« Où se décharge l’agressivité accumulée ? Alors qu’on serait tenté de croire que le travailleur immigré, amputé de sa virilité dans un milieu hostile et sévère, va manifester publiquement son agressivité, c’est tout le contraire qui se passe : il y a un refoulement de cette agressivité, qui se retourne contre lui-même, et c’est là que la pulsion d’autodestruction se manifeste. »

Les nombreux témoignages que l’auteur propose sont très touchants. En voici un : « A.S. ; 25 ans ; marié à l’âge de 18 ans en Algérie, pas d’enfant ; arrivé en 1963 ; travaille comme OS. La vie n’a plus de goût pour moi. Je n’ai pas d’envie. Je me sens à l’étroit avec moi-même. Je ne comprends pas. Il y a 11 ans que je suis en France. J’avais alors 17 ans. J’étais en très bonne santé. 11 ans après, j’ai eu beaucoup de maladies… Alors, pourquoi ? Rentrer chez moi ? Pour travailler où ? Ici, j’ai déjà perdu la moitié de ma vie… Je voudrais changer d’air, revoir ma femme et mes parents. La dernière fois, je ne suis resté qu’une quinzaine de jours avec eux. Si ça marche avec ma femme, je la ferai venir ici ; mon problème sexuel sera résolu ; je n’aurai plus à supporter les humiliations des putains. Si je reste ici, je risque de devenir encore plus fou. »

Je rappelle ici l’assertion de l’auteur : « Le capitalisme veut des anonymes (à la limite abstraits)… » Et il parvient à ses fins.


On peut aussi tuer l’âme

Au fil de son analyse, Tahar Ben Jelloun met en accusation « le racisme ordinaire ou militant, (qui) quand il ne tue pas, tend à blesser l’être dans ce qu’il a de plus profond. » Comment ? « Il creuse par le mépris, l’injure et la haine, des trous dans le tissu de (la) sécurité ontologique. » Malheur à l’homme qui perd cette sécurité !

« Quand on rate le meurtre sur le corps (…) on tient au moins à faire mal. » Le racisme, par l’humiliation, dépossède et fracture l’être.

Le travailleur immigré voit en réalité « son autonomie existentielle fissurée, perturbée, son moi vacillant, sa personnalité qui part en miettes, son corps qui le trahit, le gêne, son sexe qui s’absente, son souffle qui manque aussi — (il) en vient à douter de ce corps. » Il fait alors « l’apprentissage d’une mort lente, incertaine et irréelle. » Il est bien « l’être de la plus haute des solitudes. »


Et nous dans tout ça ?

On pourrait se dédouaner de notre responsabilité, en prétextant que ce document renvoie à une autre époque. Mauvaise foi ! Ce type de mal, que l’homme fait à l’homme, subsiste, hélas, dans notre vie sociale contemporaine.

Je reviens sur deux éléments de ce qui précède.

Le premier : le capitalisme « veut des anonymes (à la limite abstraits) ». Faire, de ceux qu’on rejette, des êtres transparents, est un moyen efficace pour entretenir l’illusion que tout va bien dans le meilleur des mondes possibles.

Le second : à cette attitude, Tahar Ben Jelloun (le praticien, et surtout, l’homme), oppose parole, regard, écoute : ceux qu’il a échangés, lui, avec ces hommes transplantés.

Là est bien la clef de notre humanité : dans notre capacité à entendre, regarder, écouter l’autre, surtout lorsqu’il est en souffrance.

Rédacteur

Jean-Michel Bloch

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