Homme ? Femme ? Autre ? Réflexions sur le genre (2/3)

« N’oubliez pas que je ne peux pas voir qui je suis, et que mon rôle se limite à être celui qui regarde dans le miroir. » [1] Je vois en cette phrase du poète Jacques Rigaut l’expression d’une quête : celle de l’être humain qui a conscience d’être quelque chose qu’il ne pourra en définitive connaître qu’au travers de diverses médiations, mais jamais dans l’essence même de ce qu’il est.

En termes d’identité sexuée, il existe plusieurs dissonances qui sont source de quête identitaire et de troubles identitaires, dont les solutions proposées sont aussi nombreuses que les hypothèses de réponses apportées aux questionnements qu’elles soulèvent…

Diplômée de sociologie, la rédactrice de la série Qui suis-je ? livre ici son analyse d’une problématique liée au genre. 


Identité sexuée confuse : l’exemple de la dysphorie de genre 

Comme explicité dans le précédent article, la dysphorie de genre fait référence à la situation lorsqu’une personne ressent en son for intérieur un désaccord entre ses attributs physiques et génétiques (son sexe biologique) et son sentiment intime (son identité de genre).

L’existence de la dysphorie de genre est un fait. 

Prenons à témoin l’Association Américaine de Psychiatrie (APA) qui est à l’origine du manuel de référence de diagnostic psychiatrique utilisé dans le monde entier : le DSM [2]. Dans la dernière version de ce manuel, l’équipe du DSM-V [3] estime entre 0,007 à 0,017 % le taux de personnes affectées par la dysphorie de genre. Non pas que la dysphorie de genre soit considérée comme un trouble mental, mais elle y est inscrite au titre du malaise et de la détresse éprouvés par le sujet en raison de la dissonance de sa condition.

Cela dit, si la dysphorie de genre est un fait, vous n’êtes pas sans savoir que la transidentité, elle,  par contre, est source de nombreuses interrogations et débats.

D’où viennent donc les nombreux débats sur la transidentité ?

L’existence de la dysphorie de genre en soi ne fait pas débat. Ce qui fait réellement débat est la légitimité du passage à une identité transgenre dès lors qu’on souffre d’une dysphorie de genre. Souffrir de dysphorie de genre est différent d’être transgenre. Une personne est dite transgenre dès lors qu’elle s’identifie officiellement et se présente comme appartenant au sexe différent de son sexe biologique, lorsqu’elle adopte pleinement une identité de genre et/ou une expression de genre qui diffère de son sexe biologique. Cette transition peut se traduire par le changement du pronom personnel utilisé pour s’adresser à elle, le changement de style vestimentaire ou encore l’utilisation de l’hormonothérapie, voire encore le passage à chirurgie.

Il existe des positions divergentes sur le fait de devenir transgenre, ce qui entraîne pas mal de débats. Seulement, j’ai remarqué que la plupart des personnes entretiennent souvent un dialogue de sourds, en confrontant leurs positions à quelques autres qui sont en contradiction.

Le problème vient du fait que nous oublions souvent que la position adoptée est le résultat de tout un cheminement de pensée qui se base sur des idéologies et des croyances spécifiques. 

Se disputer sur la conclusion de nos raisonnements est donc problématique, car ce sont les fondements de nos pensées qui sont différents. En cela, nos raisonnements ne peuvent donc qu’aboutir à des conclusions éminemment différentes. La question que je me pose régulièrement est donc de savoir pourquoi l’on ne remet pas en question plus souvent les fondements des croyances qui nous conduisent à prendre une position spécifique, plutôt que la position en elle-même. En ce qui concerne la question transgenre, j’ai été confronté à la même réflexion en lisant le livre Dieu et le débat transgenre d’Andrew Walker. L’auteur y expose d’ailleurs bien cette réalité. Me basant sur ce livre, j’exposerai ici deux grandes positions sur cette question.

D’un côté, nous avons le groupe que je nommerais « protransgenre » qui soutient que l’identité de genre ressenti prime sur le sexe biologique. Une personne souffrant de dysphorie de genre pour trouver la paix devrait donc avoir la liberté d’adopter le genre qu’elle ressent, plutôt que celui qu’indique son sexe biologique.

De l’autre, nous avons le groupe que je nommerais « anti-changement de genre » qui soutient que le sexe biologique prime sur l’identité de genre ressenti. Une personne souffrant de dysphorie de genre ne devrait donc pas opter pour un changement de genre, car ce n’est pas en cela que réside la solution à sa souffrance.

Ces positions présentées, il s’agit donc de savoir sur quel fondement idéologique l’on se base pour les adopter. Dans son ouvrage, Walker explicite d’ailleurs les soubassements de ces positions.

Au fondement du « protransgenre »

L’origine du positionnement « protransgenre » serait à trouver principalement dans 5 idéologies qu’a connues notre société contemporaine :

1/ Le relativisme qui affirme qu’il n’existe aucune vérité absolue ni aucune bonne façon de voir le monde. Comme son nom l’indique, tout est relatif. Chacun est libre de définir sa vision du monde et sa vérité.

2/ La postchrétienté que connaissent les sociétés occidentales qui, jadis, étaient culturellement influencées par la morale chrétienne, et qui aujourd’hui s’inscrivent dans un cadre laïc.

3/ L’individualisme radical où seul compte l’individu qui est maître de sa propre histoire. Ce courant prône que « ce qu’un individu veut ou désire est le bien souverain. » [4]. Le seul manquement dans cette vision est de juger l’autre, d’oser dire que « ses choix ou ses croyances sont mauvais ou immoraux » (ibid.).

4/ La pensée issue de la révolution sexuelle des années 1960 qui a donné naissance à l’idée populaire selon laquelle « si ça fait du bien, il faut le faire » [5].

5/ Le gnosticisme duquel découle l’idée que le corps ne correspond pas à qui l’on est vraiment. Que le corps est en opposition avec le vrai nous. La conscience qu’on a de soi est supérieure à notre corps physique.

Au fondement de « l’anti-changement de genre »

En se basant sur la Bible, Walker explicite que dans ce courant le sexe biologique prime sur l’identité de genre ressenti, parce que depuis l’histoire d’Adam et Eve, le péché est entré dans le monde et a tout affecté : nous y compris. Dans cette vision, nos cœurs ne sont pas purs et nos désirs sont corrompus. De ce fait, nos désirs nous poussent vers des choses qui ne sont pas forcément bonnes pour nous et seul Dieu peut nous révéler ce qui est réellement bon pour nous. De même, le péché ayant aussi affecté notre pensée (la logique et la raison), il nous est impossible de raisonner correctement et de manière juste, sans Dieu.

Dans cette vision, les personnes souffrant de dysphorie de genre souffrent parce que leur désir, qui est affecté par le péché comme tout un chacun, leur dit quelque chose sur elles qui est en contradiction avec ce que leur dit leur corps. Ces désirs veulent les pousser à vivre une identité de genre autre que celle de leurs sexes biologiques souverainement décidés et voulus par Dieu, le Créateur. Face à leurs souffrances, leur raisonnement leur dit que devenir transgenre est le seul moyen de trouver la paix. Seulement :

« La paix du cœur ne vient pas en satisfaisant le désir du cœur […] selon la Bible, il est impossible de trouver le vrai bonheur en satisfaisant un désir opposé au dessein du créateur. » [6]

La dysphorie de genre est une détresse liée à ce sentiment d’incongruence entre le sexe biologique et l’identité de genre. La Bible nous présente un Dieu qui est capable de compatir à toutes nos faiblesses. Bien plus, il se propose de nous rendre capables d’accomplir ce que nous ne sommes pas capables de faire par nous-mêmes : résister à la tentation d’écouter la voix de nos désirs. Ces désirs nous promettent monts et merveilles, mais n’apportent en réalité que de la déception. Tandis que la résistance à nos mauvais désirs et l’obéissance à Dieu apportent, eux, le salut et la vraie paix.

Sur la question du genre, voici donc les fondements des raisonnements qui poussent les uns à adopter une position protransgenre, et les autres, une position anti-changement de genre.

Au final, une question de Royauté

In fine, afin de statuer sur son identité de genre, il est question de savoir s’il faut s’en remettre entièrement à soi-même, ses sentiments et ses désirs, ou bien s’il faut faire confiance à une entité supérieure, créatrice de toute chose et qui, dans sa grande sagesse, nous a créés et a défini d’emblée notre identité de genre.

Au fond du débat sur la transidentité, la vraie question est donc finalement de savoir en qui nous allons décider de placer notre confiance : la créature, ou le Créateur ? Nous-mêmes, ou bien une entité supérieure dont nous avons besoin qu’elle soit bienveillante, puissante et présente face à nos problèmes ?

Il me semble donc, à bien des égards, que nous nous ruinons en débats sur nos positionnements, alors que le point de schisme réel est à trouver dans le fondement de nos raisonnements qui se résume, lui, en une seule question :

Qui mérite de régner en maître souverain sur notre vie et définir toutes nos décisions ?

Qui sera Roi ?

Fortement imprégné par l’idéologie du relativisme et surtout de l’individualisme radical, le discours contemporain pousse à choisir comme source de toute autorité, de toute connaissance et de toute confiance… notre propre personne. Si notre réponse est le MOI, nous plaçons alors nos désirs et nos passions en maître-guide de nos vies. Comme le disait Timothy Keller, « Le récit de la modernité tardive, cependant, va au-delà d’une simple compréhension de nos propres passions et d’une reconnaissance de leur capacité à nous diriger, il les installe sur le trône. » [7]

Mais jusqu’à quel point pouvons-nous nous fier à nos désirs ? Nos désirs sont-ils toujours cohérents et harmonieux? Ne sont-ils pas souvent en contradiction les uns avec les autres? Est-il réellement sage de laisser tous nos sentiments et nos pulsions s’exprimer ? N’est-il pas nécessaire d’avoir « une grille d’interprétation morale » pour filtrer sentiments et pulsions, afin de déterminer ce qui est bon à exprimer ou à réprimer ? [8] Et si oui, où trouver ce filtre moral ou comment le construire ? 

Pour les chrétiens, la réponse est que Dieu est la source de toute autorité, toute connaissance et toute confiance. Ils considèrent la Bible comme étant la parole de Dieu adressée à chacun d’entre nous. Ce livre nous enseigne que Dieu nous a créés, qu’il nous aime et se soucie sincèrement de nous. Il peut être en désaccord avec nos sentiments ou notre raison, mais il est digne de confiance. Et sur cette certitude, nous pouvons nous reposer pour connaître notre identité.

En sa qualité de créateur, Dieu a la connaissance parfaite de ce que nous sommes et de ce qu’il y a de mieux pour nous. Nous pouvons avoir totalement confiance en lui, car il nous aime, il est bon et désire ce qu’il y a de mieux pour nous. Parce qu’il est notre créateur, Dieu a aussi autorité sur nous. Cependant, Dieu n’est pas un dictateur. Il ne s’impose pas. Il nous laisse la liberté de le choisir comme le Roi de nos vies.

Tel est le message biblique, qui nous aiguille dans ce complexe débat sur l’identité sexuée.

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Et vous, qu’en pensez-vous ? Donnez-nous votre avis en commentaire !

Notes

[1] RIGAUT, Jacques. Lord Patchogue & Other Texts. Atlas Press, 1993.

[2] Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorder. En français : Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux et des troubles psychiatriques.

[3] DSM-V (Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders-version 5).

[4] Walker, p.32.

[5] Walker, p. 33.

[6] Walker, p. 82.

[7] Keller, p. 134.

[8] Keller, p. 135.

Bibliographie

Keller Timothy, Preaching, Viking, New York, 2015.

Walker Andrew, Dieu et le débat transgenre. Que dit vraiment la Bible sur l’identité de genre ? Blf Editions, Marpent, 2021.

Noela Ezoua

Rédacteur

Noela Ezoua

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Yoan Michel

Contributeur

Yoan Michel

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