Anonyme : Peut-on vivre totalement effacé ?

Anonyme, définition 3.

Force est de constater que nous qui vivons dans des sociétés techniques sommes pris dans une contradiction dont nous sommes victimes. Jamais plus qu’aujourd’hui on n’a autant cherché à se faire voir (selfies ; publications sur les réseaux sociaux, etc.), et jamais on n’a autant eu un sentiment de disparition, aux yeux des autres. Le phénomène va au-delà de la perception de notre image. On veut « être quelqu’un » et, simultanément, on éprouve la hantise de n’être rien. 

Ces apories renvoient à un paradoxe, contenu dans le mot de « personne » : en français, il désigne à la fois le fait d’être quelqu’un ― et, si possible, une VIP,  « very important person » ― et celui de n’être rien. Dans son conte philosophique Hors champ, publié en 2009, la romancière Sylvie Germain aborde cette problématique à travers son personnage Aurélien qui, en l’espace d’une semaine, va progressivement disparaître C’est sur le devenir-anonyme de cet homme ordinaire, que nous porterons ici toute notre attention.

ANONYME, adj. et subst.

Dont on ignore le nom, qu’on n’a pas pu identifier. Qui n’a pas de nom. (1)

Lire aussi : L’anonyme : un objectif culturel ?

Je suis là / Tu ne me vois pas

« En l’espace d’une semaine, Aurélien, un homme ordinaire, va progressivement disparaître. Il est de plus en plus hors champ, perdant jusqu’à sa voix, son odeur et son ombre. Au fur et à mesure de cette genèse à rebours, il sort aussi de la pensée et de la mémoire des autres, même de ses proches. Cet effacement intensif s’opère au grand jour, dans l’agitation de la voile, à l’aune de tous ces naufragés qu’on ne regarde plus et qui ne comptent pour personne. » (2)

S. Germain évoque le drame de la disparition aux yeux des autres. Celle-ci advient en plusieurs étapes pour son héros.

Tout d’abord, le lundi, alors qu’il se rend au bureau, on commence par se cogner à lui : « D’où est-il sorti, celui-là ? Je ne l’avais pas vu arriver ». Ses collègues lui disent : « Tu sembles chiffonné, comme si tu étais flou (…) flou comme une photo ratée » 

L’apparition de la notion de ratage doit être relevée. Elle surgit souvent, dans les œuvres de la modernité, comme une critique de l’idée religieuse de création divine : Dieu aurait raté sa création. Mais S. Germain ne va pas jusque-là. 

S’il est ici question d’un ratage, ce serait plutôt celui de la technique : « une photo ratée ». Une remise en cause de la démultiplication contemporaine des images, qui finirait par rendre l’image de l’homme de plus en plus floue, anonyme.

Plus loin dans le roman, le vendredi, le héros a carrément perdu son image : « Des gens passent devant lui (…) Il n’ose pas lever les yeux vers eux, vers leurs visages ; il redoute d’affronter leur absence de regard sur lui. Lui, que personne ne distingue, que même les chiens ne sentent plus. » Ce qui s’est produit est une dématérialisation du corps. C’est avec raison que S. Germain évoquait la photo, c’est-à-dire : le corps dématérialisé, devenu image.

On est parti d’une personne, identifiée par autrui, pour en arriver à la non-personne : le « il » de l’anonymat, celui qui est là, et qu’on ne voit pas. La romancière nous touche parce qu’elle a saisi quelque chose de juste, que nous avons tous déjà perçu : ce mal-être lié à l’impression d’être devenu transparent, et qui nous donne envie de crier aux autres : mais regardez-moi, j’existe !

Je suis là / Je ne me vois plus

Kafka, dans La Métamorphose, exprimait le mal-être d’un individu métamorphosé en insecte. Chez S. Germain, le mal-être est lié à la disparition progressive de l’image de soi.

Le jeudi, encore une fois sur une photo, Aurélien est troublé de ne plus voir qu’« une tache » à sa place. Il a le sentiment « que quelqu’un s’amuse à (…) escamoter sa visibilité, et une « sensation de nausée » l’envahit. Avons-nous aussi, parfois, la perception d’une force adverse qui s’oppose à notre être ?

Le vendredi, il confie à son frère endormi : « J’ai peur, je ne comprends plus rien, ni à moi ni aux autres. J’ai l’impression de m’effacer à leurs yeux, vais-je m’effacer aussi aux miens ? » Il a « la sensation de perdre toute consistance, tout poids ». Successivement, il perd effectivement son ombre, puis, frappant à une porte, il constate qu’« il n’a plus d’emprise sur les choses ». Enfin, il « est expulsé hors du salon en même temps que la mouche » qui tournait dans la pièce. Dématérialisé, il a acquis « la fluidité d’un passe-muraille », c’est-à-dire d’une personne effacée, qui n’attire plus l’attention. 

S.Germain nous fait ressentir l’angoisse de l’entrée progressive dans la non-existence de l’anonymat : n’être plus personne et ne plus pouvoir rien.

Nous sommes là / Nous ne nous voyons pas

On se demande parfois où les romanciers trouvent leur inspiration. En ce qui concerne ce roman, Hors champ, la réponse n’est pas difficile à apporter. Au cours des années 1970, S.Germain, étudiante en philosophie à Nanterre, a suivi les cours d’Emmanuel Lévinas. Sa thèse de doctorat portait sur son concept de « visage ». 

En tant que tel, le « visage » ne désigne pas du tout les traits particuliers d’un individu mais cet appel muet que tout être humain adresse à un autre, lorsqu’il le rencontre : « Ne me tue pas ! Aime-moi. » 

Ce concept accompagnera l’auteure tout au long de son œuvre.

Un passage de Hors champ est particulièrement frappant. Alors que le héros est lui-même en train de disparaître, il est confronté, dans le métro, à un de ces êtres que nous refusons souvent de regarder : 

un anonyme. Il voit en lui celui « qui fut un enfant, un fils, un frère au sein d’une famille, un camarade au sein d’un groupe, un ami, un amant, un mari peut-être, un père. Qui fut un homme et qui le reste, infiniment, envers et contre tout, à bout de souffle, délabré jusqu’aux nerfs, aux os, détrempé jusqu’à l’âme. Combien de regards mortifiants se sont-ils succédés, ou ligués contre cet homme, pour le réduire à cet état d’épave ? » 

Magnifique passage ! Aurélien va vers lui et « pose une main sur son épaule » pour lui dire : « Je suis là. Tu es là. Toi comme moi… » S. Germain nous montre que c’est sans doute lorsque l’on expérimente le plus terriblement soi-même la perte que l’on devient plus humain, c’est-à-dure plus capable de compassion : voir le visage de l’autre et le sortir de son anonymat.

« Toi et moi »

Je suis frappé, en lisant cette histoire, par l’insistance de l’auteure sur le problème contemporain de la dématérialisation du corps humain. Trop souvent, l’autre n’est plus qu’une image à nos yeux, ou, à la limite, une tache, à peine visible, dans notre champ visuel. Il passe « hors champ ». Mais il n’est plus, de manière authentique, un « visage », à aimer.

Alors, je comprends mieux l’importance et la nécessité de la venue du Christ sur la terre, en tant que Dieu, incarné. 

Christ est venu dans un corps pour rendre accessible aux hommes la présence de Dieu, et son amour. C’est dans un corps d’homme qu’il est allé, sur les chemins, à la rencontre de tellement d’anonymes : l’aveugle, la femme adultère, le voleur, et tant d’autres, auxquels, par une parole de reconnaissance de leur être, il a su redonner une image renouvelée d’eux-mêmes, et la capacité de repartir dans la vie, sur des bases nouvelles, avec la force donnée par l’amour reçu.

Lire aussi : Dieu : l’anonyme ?


(1) https://cnrtl.fr/definition/anonyme 

(2) 4e de couverture du roman.

Rédacteur

Jean-Michel Bloch

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