L’anonyme : un objectif culturel ?

Anonyme, définition 2.

La langue a de l’humour ! En français, le mot « personne » désigne, à la fois, le fait de n’être rien, et celui d’être quelqu’un, une personne. Belle aporie, entre être quelqu’un et n’être rien !

Cette problématique-là s’est trouvée au cœur d’une période agitée, et passionnante, de la vie culturelle française : celle du Structuralisme (1950-1970). On a assisté alors, à une véritable tentation de l’anonyme dans la culture, comme si l’anonyme pouvait devenir un objectif culturel à atteindre.

Revenons sur les faits…

ANONYME, adj. et subst.

Dont on ignore le nom, qu’on n’a pas pu identifier. Qui n’a pas de nom. (1)

Lire aussi : Anonyme : Le moi fait-il obstacle à Dieu ?

Le moment structuraliste

Après la Seconde Guerre Mondiale, la société a été déstabilisée dans tous les domaines, y compris la culture. On est entré dans l’ère du doute, sur toutes les valeurs fondamentales : Dieu ; l’homme ; la vie en société ; la science ; l’art… La question s’est alors posée : comment continuer ?

Le Structuralisme a voulu apporter une réponse globale à des problèmes multiples. Si tout est parti de la linguistique (Saussure), sont entrés dans cette dynamique : l’anthropologie (Levi-Strauss), la psychanalyse (Lacan), la philosophie (Foucault), la littérature (Barthes)…

Thèse avancée : puisque la culture humaniste nous a menés là, c’est donc qu’il faut en finir avec l’homme ! « Notre moyen âge à l’époque moderne, c’est l’humanisme. » (2) Tout part donc bien d’une attaque contre l’idée même de l’être humain.

Pour définir ce moment structuraliste, Foucault déclare : « Ce qui est en train de se passer, c’est, je crois, la disparition de l’homme. Les sciences humaines elles-mêmes, qui nous avaient promis à leur naissance, de nous livrer les secrets de l’homme, nous nous apercevons maintenant que ce n’est pas du tout l’homme qu’elles découvrent devant nous. Le sociologue, le psychanalyste, le linguiste, (…) à mesure qu’ils avancent dans leur domaine, ne découvrent pas un certain « noyau », (…) qui serait caractéristique de cet être vivant qu’est l’homme : ils découvrent, en réalité, des structures beaucoup plus larges que l’homme ; (…) et le structuralisme actuel n’est pas autre chose que la découverte de cet arrière-fond de pensée anonyme, à l’intérieur duquel les hommes se trouvent pris. » (3)

A la fin des Mots et les choses (1966), Foucault proclame la « mort de l’homme ». Il estime nécessaire, désormais, de penser l’être humain autrement. Non plus comme un tout, autonome, mais seulement comme un élément, pris dans un réseau de structures anonymes.

Ce phénomène doit-il être déploré ?

 

A bas le personnage !

Pour comprendre les répercussions de cette tentation de l’anonyme, sur le plan culturel, nous allons à présent nous concentrer sur un des domaines touchés par cette déferlante structuraliste : la littérature et, plus précisément, le roman.

Au cours de cette période se constitue un groupe d’écrivains, rassemblés sous l’appellation du « nouveau roman » : Robbe-Grillet ; Butor ; Sarraute ; Pinget ; Simon ; ou bien encore Beckett. Ils veulent entreprendre une déconstruction du roman traditionnel et, en particulier, du personnage :

« Nous en a-t-on assez parlé du « personnage » ! (…) Cinquante années de maladie, le constat de son décès enregistré à maintes reprises (…), rien n’a encore réussi à le faire tomber du piédestal où l’avait placé le XIXe siècle. C’est une momie à présent, mais qui trône toujours avec la même majesté… » (4)

Ils n’en veulent plus, de ce personnage à la Balzac, avec nom, caractère, identité sociale, passé. « Il est certain que l’époque actuelle est plutôt celle du numéro matricule. » (5) Comment ne pas penser aux numéros tatoués sur le bras des déportés en camps de concentration ?

« Notre monde, aujourd’hui, est moins sûr de lui-même, plus modeste peut-être puisqu’il a renoncé à la toute-puissance de la personne (…) Le culte excessif de « l’humain » a fait place à une prise de conscience plus vaste, moins anthropocentriste. Le roman paraît chanceler, ayant perdu son meilleur soutien d’autrefois, le héros. S’il ne parvient pas à s’en remettre, c’est que sa vie était liée à celle d’une société maintenant révolue. » (6)

A un autre temps, donc, doit convenir, non pas un autre type de personnage, mais la dissolution du personnage.

Dans la pratique romanesque de Robbe-Grillet, l’entrée dans l’anonyme est négative. C’est lui qui va le plus loin. Chez lui, le personnage est réduit à une lettre majuscule suivie d’un point. Il n’est qu’un œil, comme un œil de caméra, enregistrant les données objectives de la réalité. Par exemple, dans son roman La Jalousie (1957).

Mais on a regroupé de manière artificielle les romanciers du « nouveau roman ». En réalité, ils présentent des différences notoires. Chez Nathalie Sarraute, quant à elle, l’entrée dans l’anonyme prend une tout autre signification.

 

Une déconstruction positive

L’œuvre de Sarraute (1900-1999) comporte une quinzaine de romans très particuliers, du théâtre, quelques essais, et une autobiographie. Mais, toujours, elle poursuit la même exploration de l’humain. Pour elle, il n’a pas disparu.

Méfiante à l’égard de la psychologie traditionnelle, elle l’est, pourtant :

 « Le mot « psychologie » est un de ceux qu’aucun auteur aujourd’hui ne peut entendre prononcer à son sujet sans baisser les yeux et rougir (…) Y a-t-il encore beaucoup de gens qui y croient ? » (7)

 Ce n’est pas pour autant qu’elle y renonce : « Les modernes ont transporté ailleurs l’intérêt essentiel du roman. Il ne se trouve plus pour eux dans le dénombrement des situations et des caractères ou dans la peinture des mœurs, mais dans la mise au jour d’une matière psychologique nouvelle. C’est la découverte ne serait-ce que de quelques parcelles de cette (…) matière anonyme qui se trouve dans tous les hommes et dans toutes les sociétés. » (8) Nous voici donc revenus à cette « matière anonyme qui se trouve dans tous les hommes ».

Ce qu’observe Sarraute, ce sont des « tropismes ». Terme emprunté à la science, où il désigne la réaction d’un organisme sous l’effet de stimuli extérieurs. Transposés dans le domaine littéraire, les tropismes sont l’inverse des actions extérieures sur lesquelles se fondait le roman traditionnel. Ce sont des « actions souterraines », des « drames intérieurs » (9), générés par la parole, en soi. N.Sarraute restitue minutieusement ces mouvements infimes, de l’ordre, non pas de la « conversation », mais de la « sous-conversation ». Il s’agit, le plus souvent, de l’effet produit par les mots sur notre psychisme : « Voici donc, choisi un peu au hasard, un modèle de réponse. Celui qui la reçoit l’examine, étonné, il la tourne et la retourne… Non vraiment, je ne vois pas… quel rapport… ce n’est pas du tout ça que je disais… et tout à coup il le reconnaît, mais si grossi, si déformé… Ah ça ? Mais c’est un petit détail, ce n’est rien, vous lui donnez trop d’importance… » (10) La vérité se manifeste dans les plus petits détails.

Lire Sarraute est troublant. Elle sollicite beaucoup le lecteur. Il s’étonne de reconnaître, dans ses textes, cette vie intérieure grouillante dont il n’avait pas une conscience claire. Ainsi, dans la pièce Pour un oui pour un non, deux amis de toujours se retrouvent. Leur conversation est banale. A un moment, l’un complimente l’autre par les mots : « C’est bien ça », prononcés avec une intonation telle que celui auquel ils ont été adressés perçoit le manque d’intérêt pour lui de son prétendu ami, et même plus, son mépris.

Sarraute pratique donc une entrée positive dans la zone anonyme de l’esprit humain, là où nous nous confondons tous.

 

Comme soi-même

Le Structuralisme s’est attaqué à l’humanisme et a voulu montrer que l’être humain était pris dans un réseau de structures plus puissantes que lui. On a assisté à une véritable tentation de l’anonyme se traduisant par exemple, en littérature, par le phénomène du « nouveau roman ».

L’anonyme peut être une notion négative, quand on va vers la « mort de l’homme », ou positive, lorsque la « matière anonyme » révélée est celle de notre humanité commune.

Des forces de négation travaillent parfois la culture. Nier l’humanité de l’être humain est toujours un danger. Par contre, la recherche, en l’autre, de ce qu’il a de commun avec moi, entre directement en écho avec une parole du Christ : « Tu Aimeras ton prochain comme toi-même » (Marc 12:31). Ce « comme toi-même » souligne bien l’existence d’une zone commune, anonyme, entre moi et l’autre.

Voir l’autre « comme soi-même » est toujours une voie salutaire, y compris dans la culture.

Lire aussi : Anonyme : Peut-on vivre totalement effacé ?


(1) https://cnrtl.fr/definition/anonyme  

(2) Michel Foucault dans entretien radiophonique à la parution de son ouvrage Les mots et les choses, 1966.

(3) Idem.

(4) Alain Robbe-Grillet, Pour un nouveau roman, Paris, Editions de Minuit, 1963.

(5) Idem.

(6) Idem.

(7) Nathalie Sarraute, L’ère du soupçon, Paris, Gallimard, essai « Conversation et sous-conversation », 1956.

(8) Idem.

(9) Idem.

(10) Nathalie Sarraute, L’usage de la parole, Paris, Folio Gallimard, 1980.

Rédacteur

Jean-Michel Bloch

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