#MeToo​, laïcité, athéisme : les dessous du christianisme (avec Tom Holland)

« Si en Occident, nous sommes des poissons rouges, le christianisme est l’eau dans laquelle nous nageons. » Voilà la thèse de Tom Holland, invité spécial du dernier épisode de Sagesse et Mojito. Non non, il ne s’agit pas de l’acteur de Spiderman, mais bien de l’historien britannique, auteur de Les Chrétiens : Comment ils ont changé le monde (publié en novembre 2019 chez Saint-Simon).



Selon Tom Holland, encore aujourd’hui, les fondements de notre société découlent naturellement de la religion chrétienne. Même les aspects qui en semblent le plus éloignés, comme la Révolution française, ou la laïcité, ou encore le mouvement #MeToo et même l’athéisme trouvent leur origine dans le message radical et subversif du christianisme.

Est-ce que l’on réalise à quel point Jésus-Christ a influencé notre vie quotidienne ? Tom Holland nous livre un petit cours d’histoire en accéléré sur nos derniers 2000 ans. Il nous montre que les revendications humanistes et modernistes, qui prétendent s’émanciper de la tradition et s’écarter de toutes formes de religion, sont en réalité le résultat de comment les chrétiens ont, de fait, changé le monde.

Extraits.


Qu’est-ce qu’il y a de chrétien dans le fait de rejeter le christianisme ?

Si, en Occident, nous sommes des poissons rouges, eh bien les eaux dans lesquelles nous nageons sont chrétiennes. Même s’il semble que nous sommes post-chrétiens, les fondamentaux de notre société restent profondément chrétiens : l’athéisme, le sécularisme… L’idée même de laïcité n’a aucun sens sans référence au cadre chrétien ! Par conséquent, les choses qui, depuis l’époque des Lumières, et particulièrement en France, depuis la Révolution, ont été associées à la modernité et au rejet du christianisme portent témoignage de l’influence durable du christianisme.

L’histoire des chrétiens est une histoire de paradoxes.

La figure de saint Martin de Tours est intéressante. Il aurait donné son manteau à un mendiant qui lui demandait l’aumône, et ce mendiant se serait retourné pour lui dire qu’il est le Christ. Saint Martin obéit alors à cet encouragement de Jésus de partager ses avoirs aux plus petits de ses frères et sœurs. Or, saint Martin est une figure véritablement subversive. Il n’est pas aristocrate, et pourtant, il devient l’évêque de Tours, ce qui est choquant et horrifiant pour les aristocrates bien pensants de la ville. En fait, il est l’incarnation même de l’idéal selon lequel les premiers seront les derniers et les derniers seront les premiers. Mais ce qu’il se passe par après, dans les siècles qui suivent, c’est que saint Martin devient un emblème de puissance. Et ce manteau qu’il avait donné à ce mendiant a donné lieu à la tradition des icônes de saint Martin : icônes qui sont devenues des totems de puissance royale. Au cours du Moyen-Âge, l’histoire de saint Martin est réécrite et il devient un noble, et ensuite, de sang royal. Pourtant, il était littéralement un « sans-culotte » ! Il a donné son pantalon, ses vêtements, son manteau, ses richesses !

Et voilà le paradoxe.

En 1792-1793, les révolutionnaires envahissent la basilique de Tours et la dépouillent. Ils en font une écurie pour leurs chevaux. Ils le font précisément au nom de cette idée : les premiers seront derniers et les derniers seront les premiers ; les riches doivent donner leurs richesses aux pauvres et que tout doit être renversé. C’est une idée que Martin lui-même avait mise en œuvre. En fait, c’est là le cycle incessant de l’histoire chrétienne : les puissants sont abattus, les pauvres les remplacent, deviennent puissants, et puis eux ensuite doivent être abattus… C’est un cycle sans fin.

Le principe de subversion

Si vous prenez le symbole central du christianisme, la Croix, vous avez là un profond paradoxe de la subversion des valeurs. Il y a de la vie dans la mort. L’esclave triomphe sur son maître. La personne torturée triomphe sur son bourreau. Je pense qu’on l’on a été désensibilisé à la radicalité de ces valeurs. La valorisation chrétienne de la Croix est radicale : pour les Romains, la Croix était un symbole de leur pouvoir. C’est la possibilité du gouverneur de torturer celui qui s’oppose au pouvoir, ou du maître de torturer son esclave. La crucifixion était l’exemple même de la torture, car il s’agissait d’une douleur indicible, une douleur prolongée. La société romaine était d’ailleurs une société dans laquelle l’humiliation était pire que la mort. Que les chrétiens disent qu’une personne crucifiée était en réalité Dieu était profondément choquant et paradoxal. D’ailleurs, dans les documents chrétiens les plus anciens en notre possession, l’apôtre Paul affirme que la Croix est une pierre d’achoppement qui fait trébucher les Juifs, et qui paraît être une folie pour les non-juifs, c’est-à-dire les Grecs et les Romains.

Il faut réaliser que même après que l’empire romain devient chrétien avec Constantin, c’est comme si les chrétiens avaient de la peine à représenter Jésus sur la Croix. Les premières images de Jésus sur la Croix à la fin du IVe siècle le représentent comme un athlète. Son corps est mis en avant, ses traits sont calmes : on a là le portrait d’un homme victorieux. Ce n’est pas un homme crucifié. Il faut attendre le premier millénaire pour voir enfin des représentations d’un corps souffrant, en proie à la mort. Cela nous aide à mesure à quel point c’était étrange et révolutionnaire ! Aujourd’hui, au vingt-et-unième siècle, nous sommes complètement désensibilisés au paradoxe.

En France plus que dans aucun autre pays, ces idées sont problématiques. 

C’est en France que la compréhension du séculier est devenue vraiment fondamentale à la compréhension de ce qu’est l’État. En fait, le sécularisme et la laïcité sont le fruit de présupposés chrétiens et de l’histoire chrétienne.

En fait, laïcité vient du terme grec laos : le peuple de Dieu. Au IVe siècle, saint Augustin explique que Rome est emportée dans le flux du saeculum. Les États, les empires, tout comme comme la vie humaine font partie du monde dans lequel tout doit s’écouler, s’évaporer. Le seul moyen d’atteindre l’éternité, c’est grâce à la religio que l’Église chrétienne propose : cet accord, ce lien avec Dieu. Ainsi, le philosophe et théologien introduit cette division fondamentale entre le saeculum et la religio.

Cette conception s’est installée dans l’histoire des idées chrétiennes, est devenue politique, et au fil des siècles s’est développée l’idée selon laquelle la société peut être comprise comme ayant deux dimensions. D’un côté, ce qui est sacré (par exemple, les personnes qui s’engagent envers l’adoration de Dieu), et de l’autre côté, le séculier où l’on peut pratiquer les finances, le commerce, etc. C’est une dimension des choses qui est distincte, innovatrice et inhabituelle ; car il n’y a rien qui y ressemble dans les autres civilisations ! Dans toutes les autres civilisations (certainement en Eurasie), le terrestre et le surnaturel sont fusionnés ensemble. C’est simplement dans le christianisme occidental que cette séparation s’est installée. Et c’est devenu complètement fondamental dans la Révolution française.

Le sécuralisme et la laïcité sont des concepts qui découlent du christianisme. C’est face aux musulmans, qui ne se considèrent pas comme faisant partie du leios, mais d’une religion, que l’on voit réellement ce contraste émerger. Macron ne le dit pas explicitement, mais ce qu’il veut, c’est en quelque sorte « christianiser » l’islam…

Rédacteur

Sagesse et Mojito

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Contributeur

Christel Ngnambi

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Jean-Christophe Jasmin

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