« L’argent appelle l’argent »

Alors que bon nombre d’entre nous connaissent la précarité de l’emploi, le chômage partiel et la course à l’équilibre financier, Christel, Jean-Christophe et Léa ouvrent la boîte de pandore et parlent d’argent.



Est-ce que la COVID-19 serait une maladie de pauvres ?

 

« Jamais le CAC 40 n’avait connu pire journée depuis sa création en 1987. Jeudi, l’indice parisien a sombré de 12,28 %, tombant à 4 044 points. Comme l’ensemble des places boursières, la cote parisienne est plombée par la propagation de l’épidémie du coronavirus, qui menace désormais de précipiter une récession mondiale[1]. »

À mesure que la nouvelle est devenue réalité, l’épidémie s’est transformée en pandémie et elle a affecté non seulement tout le globe, mais aussi tous les domaines de notre vie, notamment notre économie. Contre toute attente, la COVID-19 aura aussi eu raison de la bourse : on se souviendra du 12 mars 2020 comme la « pire journée du CAC40 ».

Environ un an plus tard, les économistes ne sont pas plus optimistes. « Fossés », « ravages », « catastrophes » : la presse spécialisée abonde en termes qui ne présagent que peu d’espérance. Et pourtant, une autre réalité s’est superposée à ce tableau lugubre, celle des quelque 150 000 nouveaux actionnaires qui ont profité d’acheter des actions au moment où le marché était le plus bas. Et ont ainsi récolté d’énormes plus-values.


« Quand le sang coule dans les rues, c’est le moment d’acheter »

C’est ce que dit l’adage. Or, si pour certains, cette stratégie financière ne fait pas le moindre doute, pour d’autres, elle pose peut-être un réel problème éthique. Pour d’autres encore, c’est l’investissement tout court qui pose question. Car si l’on sait que notre système capitaliste repose sur le partage du capital entre des actionnaires privés, les rouages de ce système peuvent parfois paraître bien obscurs — a fortiori dans un monde sans cesse en mouvement, où les empires financiers s’effondrent aussi vite que nos certitudes…

Alors que les « milléniaux » (ou Génération Y) entrent aujourd’hui dans le marché de l’investissement, les moyens pour investir sont sans précédent : on pense notamment aux applications mobiles de courtage sans frais, à l’ère du paiement sans contact ou même par téléphone. Pourtant, face à cette facilitation technologique, le contexte pour investir est lui aussi  sans précédent : en temps de pandémie et de récession mondiale, il est presque impossible de se projeter. Et, en même temps, dans l’investissement comme dans la vie, faire des projets, c’est nécessaire pour avancer. Tant que le sang coule dans les rues (ou dans nos veines !) c’est le moment d’acheter ?


Brad Pitt, Ryan Gosling et les prophètes financiers

Dans le film d’Adam McKay The Big Short, on voit des investisseurs surfer sur la vague de la crise pour faire fortune. La crise en question n’est pas sanitaire puisque le film, sorti en 2015, relate l’éclatement de la bulle financière de la crise des Subprimes, en 2008.

Un « short », en l’occurrence, est un pari sur la chute et la démise d’un indice : il s’agit de chercher à s’enrichir au moment où l’on sait qu’une valeur va baisser. En d’autres termes, on sait que le sang va couler, mais c’est le meilleur moment pour gagner de l’argent. C’est d’ailleurs ce que font les protagonistes du film, interprétés par Brad Pitt, Ryan Gosling et toute une flopée de grands acteurs. Et c’est ce qui contribue à créer toute la tension morale du film.

Devant le génie financier de ces investisseurs, deux réactions se succèdent. Leurs interlocuteurs ou bien les tournent en ridicule (« Ils ont tort d’investir ! ») ou bien les prennent en haine (« Ils avaient raison d’investir ! »). Dans la succession de ces réactions, alors que les grandes puissances se trouvent ruinées et que le sang coule (métaphoriquement, ou presque) dans les rues, pour ces prophètes financiers, l’argent coule (plutôt littéralement) à flots.

Que penser de ces sortes de prophètes de malheur qui font leur fortune, non pas sur la croissance du marché, mais, indirectement, sur le malheur des autres ? En fait, les Subprimes comme le coronavirus sont autant de crises qui mettent en lumière les réactions ambivalentes que nous nourrissons avec le marché financier. Et avec l’argent en général.


Gagner toutes les richesses du monde, mais perdre son âme

La question de l’investissement financier joue sur des ressorts multiples. Ils sont d’abord collectifs, et nous disent comment fonctionne le marché à l’échelle de la société. Pour celles et ceux qui rentrent dans le marché de la bourse et qui désirent aborder les placements financiers avec sagesse, de nombreuses données techniques sont à décrypter. C’est exactement ce que l’on voit faire les magnats de la finance de notre film : ils étudient les chiffres, dissèquent les courbes, font des pronostics et aussi, il faut le dire, prennent des risques.

Au-delà des connaissances économiques et stratégiques à acquérir, l’investissement nous pousse à l’introspection. 

Mais ces ressorts sont aussi individuels. Qu’est-ce qui se passe dans mon cœur, dans mon imaginaire, quand je pense à l’argent ? Est-ce que ça me donne plutôt des papillons dans le ventre, ou bien des crampes à l’estomac ? Que l’on cherche à investir ou que l’on soit inquiets face au lendemain, notre regard sur l’argent impacte nécessairement notre santé mentale et émotionnelle. Que l’on regarde avidement les indices du CAC40 dans l’attente de la prochaine montée d’indice, ou que l’on regarde anxieusement son compte en banque, la recherche de sagesse financière nous invite à un questionnement plus profond.

Il ne s’agit pas seulement de se demander « Comment est-ce que je gère mon argent ? », mais aussi « Comment est-ce que je gère mon rapport à l’argent ? »

Comment est-ce que je garde mes émotions et mes pensées pour que l’argent ne soit ni mon pire ennemi ni mon idole ? Si je réfléchis à comment je place mon argent, peut-être me faut-il en parallèle réfléchir à ce que je mets en place pour éviter que l’argent ne devienne un problème — une addiction à avoir toujours plus, ou une angoisse d’avoir toujours trop peu.


Gagner son âme

Nous poursuivons donc notre quête de la sagesse, et elle nous amène progressivement vers la Bible. Aussi étrange que cela puisse paraître, l’argent est un des thèmes que Jésus aborde le plus dans ses enseignements. Pourquoi le message biblique met-il autant l’accent sur l’argent ? Parce que ce que l’on regarde avec les yeux vient influencer l’état de notre âme. Et notre manière de regarder l’argent, surtout si on lui donne une place trop centrale, peut réellement influencer notre intérieur.

Un homme riche avait des terres qui lui rapportèrent de bonnes récoltes. Il réfléchissait et se disait en lui-même : « Que vais-je faire ? Je n’ai pas de place où garder toutes mes récoltes. » Puis il se dit : « Voici ce que je vais faire : je vais démolir mes greniers, j’en construirai de plus grands, j’y amasserai tout mon blé et tous mes autres biens. Je me dirai ensuite à moi-même : Mon cher, tu as des biens en abondance pour de nombreuses années ; repose-toi, mange, bois et réjouis-toi. » Mais Dieu lui dit : « Homme insensé ! Cette nuit même tu cesseras de vivre. Et alors, pour qui sera tout ce que tu as gardé pour toi ?[2] » 

Cette petite histoire, racontée par Jésus dans le contexte agricole de la Palestine du premier siècle, est encore tout à fait d’actualité : il suffit de remplacer les greniers par nos applis bancaires, et le personnage du propriétaire terrien par les traders en costard de The Big Short ! (Ou par nous-mêmes, tiens. Et voyons un peu ce que cela révèle de notre rapport aux richesses…) La question que Jésus nous laisse concerne en effet le passé comme le présent, car elle se concentre moins sur nos systèmes financiers que l’état de notre âme :

« À quoi sert-il à un être humain d’avoir toutes les richesses du monde s’il perd son âme ? »

En fait, Jésus s’intéresse vraiment à l’état de notre âme. C’est même pour lui ce qui compte le plus.

L’âme n’est pas une sorte de substance immatérielle qui flotte dans ton corps et qui s’en va quand tu meurs. Dans la pensée biblique, ton âme est le lieu où se nouent ensemble tes pensées, tes sensations, tous tes mouvements corporels, ta volonté ; là où tout cela s’intègre en un seul être. Ton âme, c’est toi au plus complet, au plus profond. Lorsque tu t’émerveilles devant des spectacles grandioses ou le rire d’un enfant, lorsque tu communiques avec Dieu, lorsque tu lances un « Pourquoi ? » ou un « Waouh ! » à l’univers, c’est ton âme qui est à l’œuvre.

Et c’est justement pour cela que Jésus nous parle d’argent. Car le problème n’est pas d’avoir de l’argent, de gagner de l’argent, ou d’investir. Le réel enjeu, c’est tout le temps, toute l’énergie, toute l’attention canalisés vers une ressource qui est, somme toute, immatérielle, abstraite, et qui pourrait in fine nous faire oublier d’être les humains que nous sommes.

Dans quoi est-ce que j’investis pour nourrir, non pas mes comptes en banque, mais mon âme ? Dans quoi est-ce que j’investis, en temps et en énergie, pour être la personne que je dois être, pour réaliser ce pour quoi j’ai été créé·e ? Peut-être cela passera-t-il par une distanciation d’avec certaines choses qui nous fascinent, voire nous obsèdent, ou finissent par prendre le contrôle sur nous. Peut-être qu’il me faudra notamment revoir mon rapport à l’argent.

Mais dans tous les cas, la question reste en suspens, et il convient à chacun d’y répondre :

Qu’est-ce que je mets en place, concrètement, pour gagner mon âme ?


Rédacteur

Sagesse et Mojito

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Léa Köves

Contributeur

Léa Köves

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Contributeur

Christel Ngnambi

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Jean-Christophe Jasmin

Contributeur

Jean-Christophe Jasmin

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