Marguerite Duras et la maison des femmes

Marguerite Duras (1914-1996) est un des plus grands écrivains du XXème s. Son œuvre, essentiellement composée de romans, est aussi passée par le théâtre, le cinéma, le journalisme, et nombre de ses textes se nourrissent de son vécu. Nous prendrons appui sur l’ouvrage La vie matérielle (1987) et sa séquence d’environ 25 pages consacrée à « La maison ». Une pensée singulière et contestable, certes, mais qui apporte un éclairage intéressant sur la question de l’habiter.

Pour elle, la maison est, d’abord, la maison des femmes. Pour quelles raisons ?


Maison des hommes vs. Maison des femmes

En ces temps de contestation de la différence sexuelle, certains propos de Duras peuvent apparaître comme réactionnaires, mais elle les a tenus, et il faut partir de là : « Un homme et une femme c’est quand même différent. La maternité ce n’est pas la paternité ».

Cette différence se traduit notamment dans le rapport à la maison. « Les hommes ne voient rien dans une maison (…) c’est une chose de tout le temps de leur vie, qu’ils ont vue pendant tout le temps de leur enfance avec une femme qui était leur mère ». D’après Duras, les hommes ne voient pas la maison, car elle est une évidence pour eux. Ce qu’elle ne serait donc pas pour les femmes.

Dans un autre ouvrage, Les lieux de M. Duras (1977), elle déclare : « Un homme y rentre le soir, il y mange, il y dort, il s’y chauffe, etc. Une femme, c’est autre chose, il y a une sorte de regard (…) en soi de la femme sur la maison (…) et sur les choses, qui sont évidemment le contenant de sa vie, sa raison d’être, pratiquement, même, pour la plupart d’entre elles, que l’homme ne peut pas partager ». La délimitation est nette !

Pour les hommes, la maison n’est « rien » ; pour les femmes, elle est essentielle. Je n’engagerai pas ici de débat sur la question du genre ; qui n’est pas mon propos. Nous partirons de ce que dit Duras, comme elle le dit, comme elle le pense.


La gestion de la maison par les femmes

Il n’est pas inutile de se demander : à partir de quelle expérience de la maison Duras parle t elle ?

La réponse est double : d’une part, les maisons occupées successivement avec sa mère, institutrice partie enseigner en Indochine, alors colonie française ; d’autre part, sa maison de Neauphle-le-Château, près de Paris. Elle en fit l’acquisition grâce à la vente des droits d’adaptation cinématographique d’un de ses romans. Il s’agit d’une grande maison ancienne (14 pièces), entourée de son jardin, et pleine de charme. « Cette maison me console de toutes mes peines d’enfant », confie t-elle dans Ecrire. J’insiste sur le terme d’ « expérience », concrète, de la maison. Duras y a écrit, cuisiné pour les amis, nettoyé, joué avec son fils, contemplé la nature… Pour elle, la maison n’est pas une abstraction, mais bien une réalité vécue.

« La femme se charge de tout dans la maison même si elle est aidée à le faire ». Sa première tâche concerne l’approvisionnement de la maison. « J’ai eu ce goût profond de gérer la maison. J’ai eu ce goût toute ma vie. (…) Maintenant encore, il me faut savoir ce qu’il y a à manger dans les armoires, s’il y a tout ce qu’il faut, à tout moment, pour durer, vivre, survivre ». On perçoit, dans ce propos, un écho de la pauvreté, que Duras a connue, avec sa mère, veuve très tôt. La maison est un lieu où l’on mange.

La cuisine importe énormément à Duras. Elle a aimé la faire. Elle évoque la liste de courses : « A Neauphle-le-Château, (…) j’avais fait une liste des produits qu’il fallait toujours avoir à la maison. Il en avait à peu près 25 ». La maison répond aux besoins essentiels, comme se nourrir. Mais elle est aussi là pour accueillir les amis : « je faisais une soupe pour qu’ils la trouvent prête au cas où ils auraient très faim ». Ses amis ont évoqué avec nostalgie les bons moments passés là.

La propreté, chez Duras, est, dit-elle, « une superstition », lui venant de la mère : « La première école, c’était ma mère elle-même. Comment elle organisait ses maisons. Comment elle les nettoyait. C’est elle qui m’a appris la propreté, celle foncière, maladive, superstitieuse ». Elle reconnaît que certaines femmes ne savent pas tenir une maison propre : « Une maison sale ça signifie autre chose pour moi, un état dangereux de la femme ».

Duras considère que « c’est un travail impressionnant que la gérance d’une maison ». D’où l’idée qu’elle développe d’un « prolétariat des femmes » : « La maison appartient à la femme, la femme est un prolétariat, comme vous le savez, millénaire. Et la maison lui appartient de la même façon qu’au prolétaire les instruments de travail ».


Maison et famille

Duras établit un lien étroit entre la maison et la mère. Evoquant la sienne, elle écrit : « C’était tout à la fois la mère, c’était la maison autour d’elle, c’était elle dans la maison ». Maison et maternité se confondent. Le rôle de la femme pour la famille est essentiel, selon Duras. « La femme est le foyer. Elle l’était. Elle est encore là ». Pourquoi ?

« La maison, c’est la maison de famille, c’est pour y mettre les enfants et les hommes, pour les retenir dans un endroit (…) fait pour eux, pour y contenir leur égarement, les distraire de cette humeur d’aventure, de fuite, qui est la leur depuis le commencement des âges ». Mais Duras reconnaît qu’ « il y a des femmes qui n’y arrivent pas, des femmes maladroites avec leur maison (…), qui rendent la maison invivable ».

Duras accorde une grande importance aux enfants dans la maison : « La maison manque toujours de place pour les enfants ». Et elle propose un éloge des « couloirs », comme lieu pour « courir ou jouer », s’endormir, aller quand « ils en ont marre des grands, de leur philosophie »…

La maison est d’abord pensée comme un espace commun.


Une symbolique de la maison ?

Duras distingue : « La maison intérieure » et « La maison matérielle ». Distinction prouvant qu’elle ne réduit pas la maison à « un contenant ». La maison, « c’est un lieu de femmes, pour moi ». Nous avons vu ce que cela implique, de concret, mais on peut ajouter que Duras en fait aussi « le lieu de l’utopie même ». Elle représente la possibilité d’une création de bonheur : « intéresser les siens non pas au bonheur mais à sa recherche ». Fonction éminemment positive…

Elle devrait être, encore, le lieu de l’imprévisible, car « il y aussi des maisons trop bien faites, qui sont trop bien pensées, sans incident aucun, pensées à l’avance par des spécialistes. Par incident, j’entends l’imprévisible que révèle l’usage de la maison ». Duras souhaite que la maison soit un espace d’épanouissement. Aux femmes, elle devrait permettre un voyage immobile, « ce voyage, il n’est pas les guerres, ni la croisade, il est dans la maison ».

A la fin de ce texte, Duras tient des propos étranges :

« Dernièrement, on a dû casser le sol de la cuisine (…). La maison s’enfonce. C’est une très vieille maison qui est près d’un étang (…), on a creusé encore ça descendait toujours, très fort, mais vers quoi ? ».


Les fondations

C’est avec l’interrogation de Duras que je voudrais conclure. Implicitement, la question posée est bien celle des fondations de la maison. Qu’il s’agisse de « la maison intérieure », ou bien de « la maison matérielle », il est important de se demander sur quelles fondations nous bâtissons : la maison, notre vie, notre famille ?

Malgré cette angoisse du trou sous la maison, Duras témoigne de choix éthiques clairs.

Les bonnes fondations sont nécessaires. Or, le Christ a déclaré « prudent, un homme qui a bâti sa maison sur le roc. La pluie est tombée, les torrents sont venus, les vents ont soufflé et se sont portés sur cette maison : elle n’est pas tombée, car elle était fondée sur le roc ».Qu’entend-il par-là?

Les paroles du Christ sont un roc. Alors, est « prudent », « quiconque entend de (lui) ces paroles et les met en pratique1 ». Christ propose sa parole comme fondation solide pour bâtir sa maison : intérieure, et extérieure…

1 Evangile de Matthieu, chapitre 7, versets 24-25.

Rédacteur

Jean-Michel Bloch

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Yoan Michel

Contributeur

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