Faut-il, ou pas, réduire la part de l’humain ?

« L’humanisme, c’est la grande perversion de toutes les connaissances, de toutes les expériences contemporaines. (…) C’est bien la mort de l’homme que nous sommes en train de vivre… »

Michel Foucault


Cet article s’inscrit dans la série « Qu’est-ce qu’être humain ? »


Être à sa place

Nous vivons notre droit de vivre sur terre comme une évidence, parce que nous sommes des êtres humains, et que la terre nous apparaît comme notre lieu. Pourtant, nous savons qu’il y eut des périodes, sombres, où l’on a refusé ce droit d’être sur terre à certaines catégories d’humains.

La question de la place de l’homme dans l’univers devient centrale après la Seconde Guerre mondiale, notamment dans la littérature, roman et théâtre. De Sartre, qui présente l’homme, dans La Nausée, comme étant « de trop », à Camus, le montrant comme un « étranger » au monde, ce thème est récurrent. Sans parler du théâtre de l’Absurde, où se manifeste la même problématique. Beckett (1906-1989), un des meilleurs représentants de ce théâtrelà, aborde justement ce thème.

L’être humain prend-il vraiment trop de place ?


Prendre trop de place

La puissance du théâtre de Beckett réside dans sa capacité à montrer, de manière concrète, des réalités qui, traitées de manière abstraite (par un discours philosophique, par exemple) n’auraient pas le même impact.

Or, que nous donne à voir ce théâtre ? Sans le limiter à cette thématique-là, le problème de la place occupée par l’homme dans l’univers y est central. Il revient chez Beckett, tout au long de son œuvre, avec une évolution allant dans le sens d’une aggravation. En voici quelques jalons.

En 1957 sort Fin de partie, la deuxième pièce de Beckett. Les personnages sont peu nombreux. Les « vieux » : Nagg et Nell, ne jouent qu’un rôle accessoire. Et où le dramaturge les a-t-il placés ? Voici une didascalie de la pièce : « Nagg frappe sur le couvercle de l’autre poubelle. Un temps. Il frappe plus fort. Le couvercle se soulève, les mains de Nell apparaissent, accrochées au rebord, puis la tête émerge. »

Jusqu’à Beckett, nul n’avait et n’aurait osé montrer des vieilles personnes mises à la poubelle !

1961 est l’année de Oh les beaux jours. Cette pièce est, principalement, le très long monologue de Winnie. Là encore, la manière dont Beckett l’a située dans l’espace scénique porte un message significatif. Acte I : « Enterrée jusqu’au-dessus de la taille dans le mamelon, au centre précis de celui-ci, Winnie. » Ce « mamelon » est une butte de terre. Acte II : « Winnie enterrée jusqu’au cou. (…) La tête, qu’elle ne peut plus tourner, ni lever, ni baisser, reste rigoureusement immobile et de face pendant toute la durée de l’acte. Seuls les yeux sont mobiles. »

Les pièces de Beckett sont fondées sur la répétition, et souvent, d’un acte à l’autre, il se produit la même chose, avec seulement de légères variations. Ici, on comprend que, si l’on avait eu un troisième acte, Winnie aurait été totalement engloutie dans le mamelon.

1966 : arrive Comédie, où Beckett va plus loin encore. Cette fois, « À l’avant-scène, au centre, se touchant, (on voit) trois jarres identiques, un mètre de haut environ, d’où sortent trois têtes, le cou étroitement pris dans le goulot. » Les personnages sont donc enfermés dans des jarres durant toute la représentation.

Je terminerai par Quad (1980), œuvre plus proche d’un ballet. Les personnages, cette fois-ci, ont carrément disparu. On n’a plus que « les interprètes (1, 2, 3, 4) (qui) parcourent une aire donnée, chacun suivant son trajet personnel. » Les acteurs ne sont plus que les rouages d’une mécanique répétitive.

Qu’est-ce que Beckett montre, avec une telle insistance ? La réduction de la place de l’être humain, risquant même d’aller jusqu’à sa disparition.


Réduire l’humain

La réduction est un des moteurs les plus opérants du théâtre de Beckett. Réduction de la place occupée par l’homme, comme on vient de le voir. Mais aussi, réduction de l’humain dans ce qui le constitue en tant que personne.

En littérature, on utilise parfois le terme de « caractère » pour désigner le personnage. Il ne convient plus, toutefois, chez Beckett. En effet, si l’on considère par exemple Winnie, dans Oh les beaux jours, on constate, d’abord, la réduction de l’identité à un prénom, sans patronyme. Et encore celui-ci existe-t-il, là où dans En attendant Godot, Pozzo et Lucky semblent être des noms de clowns.

D’autre part, on s’éloigne beaucoup de la réalité d’une « personne » en ce que le vivre de Winnie n’est que répétition de gestes mécaniques : « Elle se tourne vers le sac, farfouille dedans sans le déplacer, sort une brosse à dents, farfouille de nouveau, sort un tube de dentifrice aplati, revient en face, dévisse le capuchon du tube », etc. On aura compris que les actions choisies ne traduisent pas une « personnalité ». Winnie en est-elle dépourvue ? Non. Elle possède des états d’âme, communs à tous. Elle prend bien la vie, et dans sa misère, chantonne « Oh les beaux jours »

Vie et personne sont réduits à presque rien.


Réduire le langage

Beckett opère un véritable travail de déconstruction de la langue. Rares sont les longues phrases. Il emploie une syntaxe trouée, elliptique. Les points de suspension surabondent. La didascalie « Un temps » revient sans arrêt, interrompant le flux du langage.

Il plane, chez Beckett, une suspicion sur le langage, et sa capacité à établir la communication entre les êtres, comme chez tous les dramaturges de l’Absurde. Ce qui ne signifie pas que Beckett dénigre le langage. Chez lui, tant que « ça parle », c’est que « ça vit » encore.

La parole, humiliée, combat le néant.


Quelles significations donner à la réduction ?

Nous avons constaté que l’univers de Beckett est comme gangrené par le processus de la réduction progressive de tout : la place de l’homme dans l’univers, la personnalité, le langage. S’en réjouit-il ? On peut opérer des lectures multiples de cet écrivain, mais je suis plus sensible, pour ma part, à sa dimension tragique. J’entends, chez lui, une déploration, pathétique.

Son œuvre arrive juste après l’Existentialisme, dans les années 1950-1960. Donc… juste avant 1968, où va s’opérer un basculement culturel. Et là, il est intéressant de mettre en rapport Beckett avec Michel Foucault (1926-1984), un de ces penseurs majeurs de ce que d’aucuns nommeront « la pensée 68 ».

La réduction de l’humain, dénoncée par Beckett, est traitée d’une tout autre manière par Foucault. Dans un entretien radiophonique donné lors de la parution de son ouvrage Les mots et les choses (1966), il tient les propos suivants :

« C’est notre civilisation, et elle seule, sans doute, qui a fait, en quelque sorte, de l’homme, le roi de la création. (…) Toutes nos valeurs, depuis le XIXe s., sont des valeurs humanistes. (…) Nous devons nous affranchir de l’humanisme. (…) L’humanisme, c’est la grande perversion de toutes les connaissances, de toutes les expériences contemporaines. (…) C’est bien la mort de l’homme que nous sommes en train de vivre… »

Michel Foucault

Où Beckett proteste, Foucault, lui, triomphe, et proclame : la mort de l’homme.


La réduction : un bien ou un mal ?

Foucault accuse la culture occidentale d’avoir surévalué la part de l’homme, établi « roi de la création ». Il est vrai que, au lieu de jouer le rôle d’intendant et de garant de la possibilité de la vie sur terre, il s’est cru, comme le disait Descartes (1596-1650), « maître et possesseur de la nature ».

Dans le domaine de l’écologie d’ailleurs, réévaluer la part de l’homme est une bonne chose.

Lorsque l’on a attribué le prix Nobel à Beckett, en 1969, tous les membres du jury n’y étaient pas favorables Certains jugeaient son œuvre « nihiliste », et, par conséquent, contraire à l’esprit du Nobel. Je pense, avec les autres membres, que Beckett méritait ce prix, car son œuvre, en son temps, et pour les temps à venir, pousse un cri d’alarme, en ce qui concerne la réduction dangereuse de la place de l’homme dans le monde contemporain. Nous ne parlons pas, ici, de l’environnement, mais bien de l’humain, du respect de l’être humain, de ses droits fondamentaux.

Or, l’actualité nous montre constamment de quelle vigilance nous devons faire preuve, chacun…

Rédacteur

Jean-Michel Bloch

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