Ce que l’Amérique post-Trump nous apprend du rôle du croyant face à la politique

Au moment où j’écris ces lignes, nous sommes à quelques heures, quelques jours peut-être, de connaitre une fois pour toutes les résultats de l’élection présidentielle américaine de 2020. Bientôt, Donald Trump sera défait, réélu, ou quelque chose d’étrange entre les deux : résultats contestés, procédures judiciaires à rallonge. Après les quatre dernières années, il n’y a plus grand-chose de la politique américaine qui arrive à me surprendre.


Cette élection me rappelle une image bien canadienne : celle où l’on s’aventure sur un lac gelé, incertain de si la glace peut soutenir notre poids. Trump aura traversé l’élection présidentielle tel un gros camion sur la glace, passant à toute vitesse là où personne n’était jamais passé : en se faisant élire sans arrière-plan politique quelconque, souvent désavoué par son propre parti, en déplaçant les bornes de ce qu’un Président pouvait ou ne pouvait pas dire ou faire. Ouvrant ainsi la voie à de futures candidatures atypiques.

Le mandat Trump aura révélé les partis pris d’institutions qu’on considérait auparavant au-delà de la mêlée : ceux des grands médias, qui choisissaient selon leurs allégeances de colporter les rumeurs sur un candidat, et de taire celles qui porteraient ombrage sur l’autre ; ceux de la bureaucratie, prête à écouler des informations confidentielles pour nuire à la nouvelle administration. Sur l’échelle géopolitique, on constate un retrait des États-Unis vers ses positions d’avant-guerre : critiques et désengagement face à l’OTAN, retrait du Moyen-Orient, guerres commerciales.

Les États-Unis de 2020 se trouvent fragilisés d’une manière qu’on n’avait pas connue depuis la Guerre de Sécession (1861 – 1865).

Différents sondages rapportent que la confiance des Américains envers leurs institutions est au plus bas, tandis que la polarisation politique est plus forte que jamais.

À tel point qu’on va même jusqu’à évoquer sérieusement le risque d’une guerre civile.

Cette possibilité, qui demeure malgré tout improbable, est renforcée par certaines tendances inquiétantes. D’abord, les manifestations du printemps dernier, autour de l’arrestation mortelle de George Floyd, auront engendré entre 1 et 2 milliards de dollars de réclamations d’assurance pour dommages, battant les records de l’histoire américaine. Les critiques envers l’ensemble du corps policier, que plusieurs appellent à « définancer » auront, semble-t-il, engendré un retrait des activités policières dans les secteurs problématiques. Ainsi, des records de décès par balles ont été constatés cet été dans les grandes métropoles américaines.

Ensuite, les ventes d’armes battent des records, avec une part importante des achats effectués par de premiers acheteurs. S’il nous semble impensable que les États-Unis puissent s’enflammer dans une guerre civile, considérons ce qui nous semblait impensable le 1er janvier dernier. Les États-Unis sont un baril de poudre. Il ne manquerait plus qu’une élection contestée, une attaque armée, répondue par une autre plus grande, puis une autre, pour que le pays s’enfonce dans un enfer politique. Considérant l’intérêt de gouvernements étrangers comme la Russie et la Chine à jeter de l’huile sur le feu au moyen de la manipulation politique opérée à travers les médias sociaux, ce risque, certes bien éloigné, semble trop suffisamment probable pour que nous restions tranquilles.

Face à la recrudescence de troubles civils, notamment à Philadelphie — théâtre de nombreux pillages —, l’immense chaîne de magasins Walmart a annoncé, la semaine juste avant l’annonce des résultats de l’élection, qu’elle retirait de ses étalages toutes armes à feu et munitions. Plusieurs commerces ont commencé à placarder leurs vitrines par anticipation d’émeutes suivant les élections.

L’ensemble de ces phénomènes indiquent certainement une fragilisation importante des institutions démocratiques de l’Amérique post-Trump.

Je regarde tout cela en tant que politologue, mais en tant que politologue chrétien et me demande quel rôle les chrétiens jouent dans ce pays qui est connu pour sa ferveur religieuse. La réponse n’est pas si simple.


Si Trump a divisé l’Amérique, il a aussi su diviser la communauté chrétienne aux États-Unis

Dans son livre récemment paru intitulé Trump, l’élu de Dieu, André Gagné, politologue canadien, expliquait qu’un grand nombre de chrétiens d’arrière-plan charismatique soutenaient Trump et voyaient en lui un « élu de Dieu ». L’équivalent du personnage biblique Cyrus, un empereur perse qui, malgré le fait qu’il n’était pas un personnage pieux, a agi en faveur des croyants.

Peu de gens, même parmi ses soutiens chrétiens, croient que Trump incarne le caractère de Jésus-Christ, chose à quoi chaque chrétien devrait aspirer. Toutefois, ils voient en cet homme qui aura nommé trois juges conservateurs à la Cour suprême un moyen de ramener l’Amérique sous la « domination de Dieu ».

Cette thèse théologico-politique appelée « dominionisme » s’est emparée d’une partie de la communauté chrétienne américaine. On note ainsi l’émergence « Patriot Churches », églises liant religion divine et religion civile qui réunissent les tenants d’un nouveau mouvement, le « Nationalisme chrétien ».

Toute la communauté chrétienne ? Non. En fait, plusieurs institutions chrétiennes ont tourné le dos à Trump.

Le principal magazine évangélique du pays, Christianity Today, a appelé à sa destitution il y a quelques mois. John Piper, prédicateur influent, a affirmé qu’il lui était impossible, en tant que chrétien, de soutenir l’un ou l’autre des candidats, rejoignant ainsi un mouvement de « chrétiens contre le trumpisme » qui critique non seulement le candidat à la présidence, mais l’ethos même de son clan politique.[1] Décidément, la fragmentation de la société américaine n’aura pas épargné ses Églises.


Qu’est-ce qu’on peut attendre des chrétiens
dans tout ça
?

Quel est donc le rôle de la communauté chrétienne, l’Église, dans un tel contexte ? Lorsque l’on contemple ses 2000 ans d’histoire, on a devant nous des épisodes où, lors de périodes similaires,

l’Église aura parfois collaboré avec le mal, ou lui aura résisté, aura contribué à l’embrasement, ou l’aura apaisé, aura prôné la patience, ou l’action.

L’Église américaine semble faire tout ça à la fois.

C’est pourquoi je crois qu’il faille, devant une histoire qui nous laisse aussi perplexes, considérer le modèle du Christ lui-même. On oublie que la vie de Jésus a eu lieu dans un contexte similaire d’instabilité politique : terrorisme, troubles civils, insurrections. Climat qui mena à deux guerres entre séparatistes juifs et Empire romain.

Dans ce contexte, tous voulaient qu’il prenne position pour « leur » parti. Jésus a réussi à transcender la politique, tout en s’incarnant dans la cité.

Plus précisément, il y a deux paroles de Jésus qui résument son attitude politique :


« Mon Royaume n’est pas de ce monde. »

En affirmant cela, Jésus signifie que l’ordre qu’il est en train d’établir est au-delà du dernier débat politique. Il le transcende. Il ne cherche pas à « gagner la guerre culturelle » et refuse de se faire mobiliser pour quelque conflit qui n’est pas le sien.

Le « Royaume de Dieu », que Jésus annonce, devrait faire en sorte qu’aucune allégeance politique ou idéologique ne puisse prendre possession de notre identité. Cela est nécessaire pour qu’on arrive à vivre ensemble.


« Ils sont bénis, les artisans de paix. »

Cette affirmation tirée d’un de ses plus grands discours est suivie de la promesse : « car ils seront appelés “fils de Dieu”. » C’est dire que le travail de Dieu dans le monde est un travail de réconciliation. Cela peut sembler étrange, surtout dans un contexte où l’on entend souvent l’accusation selon laquelle la religion est source de tous les conflits ! Quand on lit les évangiles attentivement, on est pourtant surpris de voir combien Jésus arrivait à bâtir des relations authentiques avec des gens tellement différents les uns des autres : séparatistes juifs et collecteurs d’impôt à la solde des Romains, femmes aux mœurs légères et rabbins scrupuleux. Les évangiles mettent souvent en scène la confrontation de ces mondes autour de la personne de Jésus.

Le rôle du croyant qui veut imiter Jésus, dans un tel contexte de tensions sociales doit donc être de bâtir des relations véritables de part et d’autre des pôles qui fracturent nos sociétés.


Nous ne sommes pas tous américains, mais nous sommes tous citoyens de sociétés qui arrivent parfois à leur point d’ébullition. Quelle attitude adoptons-nous alors ?


[1] https://christiansagainsttrumpism.com/

 

Rédacteur

Jean-Christophe Jasmin

En savoir plus