Le peuple et la nation vont-ils nous sauver ?

Vous connaissez votre hymne national ?

Je suis Belge. Mais mes racines sont au Cameroun. Ah, il y aurait tant à dire à partir de ces quelques mots. En grandissant, mes parents, toujours désireux de me faire connaître mes origines, m’ont enseigné très tôt l’hymne national de mon pays de naissance, Ô ! Cameroun. Je le connaissais par cœur avant de savoir lire ou écrire – comme la quasi-totalité des petits Camerounais – et nous le chantions joyeusement à la maison, à Bruxelles. Il ne m’était jamais venu à l’idée que ce chant fît une concurrence quelconque à mon pays d’accueil, et jamais mes parents ne me l’avaient enseigné dans cet esprit.

Mais quelle ne fut ma surprise lorsque j’eus réalisé la relation toute autre que la plupart des Belges nourrissent avec leur hymne national, La Brabançonne. Un grand pourcentage n’en connaît pas les paroles. D’ailleurs, il n’y a pas de texte officiel reconnu juridiquement. C’est à se demander si la plupart pourrait en reconnaitre la mélodie. Un Premier Ministre s’était d’ailleurs fort fait remarquer un jour de fête nationale, le 21 juillet 2007, lorsque, invité par un journaliste à chanter l’hymne national, il avait entonné La Marseillaise au lieu de La Brabançonne ! Histoire belge…

Ah, cette histoire vous fait probablement sourire (moi aussi, d’ailleurs, et la plupart des Belges.) Mais si elle est drôle et qu’elle peut faire tiquer certains, c’est précisément parce que nous pensons tous que nous sommes censés avoir un certain attachement à notre pays, notre nation. Sans cela, il n’y aurait pas grand intérêt à parler d’hymne national, avouons-le. Or, cette idée généralisée d’un devoir d’attachement à l’État-nation n’existe en réalité que depuis quelques générations. Et aux dires de certains, cet attachement disparaît peu à peu, source de beaucoup de malheurs…

De nos jours en Europe, nombreuses sont les voix qui déplorent la baisse du sentiment national, et l’on peut compter les crises ces dernières années qui à répétition crispent des pays lorsqu’ils se demandent, au juste, ce qu’est leur identité nationale.

La Grande-Bretagne, sous le gouvernement de David Cameron, avait jugé nécessaire de rassembler en 2014 une commission chargée de déterminer et établir un enseignement officiel sur les «valeurs britanniques ». En 2017, le Premier Ministre des Pays-Bas Mark Rutte, dont l’État est extrêmement fier de son ouverture et de sa tolérance, en campagne de réélection, avait causé l’émoi en publiant dans un grand quotidien un texte où il interpellait avec un langage enfantin les gens qui n’étaient d’après lui pas suffisamment néerlandais : « Sois normal, ou bien va-t’en ! », laissant entendre que ces gens menaçaient l’identité du pays . Il a depuis été réélu et est toujours Premier Ministre aujourd’hui.

En France, le débat officiel de 2009 entre l’État et les citoyens sur l’identité nationale, mené sous la présidence de Nicolas Sarkozy qui avait créé un ministère dont l’identité nationale était une charge officielle — ce n’est pas anodin ! —, a fait grand bruit dans les médias et les milieux intellectuels. Lancé après la démission du ministre qui devait s’en charger premièrement, il est souvent porté au discrédit de la présidence Sarkozy.

Au fond, depuis une bonne décennie maintenant, notre actualité, particulièrement en Occident mais aussi ailleurs dans le monde, est aux prises avec des crises, crispations et questionnements profonds au sujet de l’identité de nos diverses nations.

En arrière-fond demeure l’idée que nous aurons la solution à beaucoup de nos problèmes lorsque nous serons au clair sur notre identité nationale : nous saurons mieux qui nous sommes et comment vivre. La nation peut nous sauver.

Mais pourquoi cette idée ? Et est-elle bien fondée ?

Pourquoi tant de crispations ?

D’après moi, si ces crispations sont si vives, c’est parce que nous vivons une confrontation entre deux visions du monde, de la nation et de l’identité, qui semblent toutes les deux nous toucher aux tripes et au cœur mais semblent irréconciliables. Deux romantismes qui font appel à nos passions, mais dont on peut bien se demander si l’un ou l’autre voit juste.

Il est assez fascinant de constater que, jusqu’au début du 19e siècle, l’idée d’États-nations avec des frontières claires et fixes, avec une nationalité et une population qui aurait en partage cette identité nationale, était plutôt rudimentaire. Le tracé des frontières était un peu vague et cherchait surtout à répartir les ressources entre les États de façon juste ; il était commun de migrer sans passeport, voire même de travailler pour les autorités de plusieurs pays au fil d’une même carrière politique ou administrative.

Au 19e siècle, emmenés par l’idée nationale française de la Révolution selon laquelle la souveraineté sur un territoire ne doit plus être organisée par une classe ou une tête couronnée mais par la nation, le peuple lui-même, plusieurs révolutions et développements ont eu lieu en Europe. À une époque où le romantisme marquait de plus en plus la pensée après le siècle des Lumières, de nombreux pays se sont façonnés en mettant en avant l’importance des sentiments nationaux et de l’espérance en l’État, plutôt que la force juste et rationnelle de la loi.

Ce romantisme national, au-delà du simple patriotisme (qui est l’attachement à une certaine patrie), nous dit que la conscience politique des citoyens d’un pays doit forcément s’exprimer par l’amour, la confiance, le dévouement et la fidélité à ce pays : sa langue, son folklore, ses coutumes, ses valeurs, son histoire, et surtout, son État. Il ne suffit pas à un Français d’aimer l’idée d’être français ; le romantisme national a poussé à croire que pour véritablement être français, il y a quelque chose qui doit venir des tripes et qui ressemble à une forme de foi en la nation.

S’est alors installée l’idée non seulement que la nation était une réalité glorieuse, la plus belle réalisation de qui nous sommes, mais encore et surtout qu’elle réclamait notre fidélité, notre attachement et notre dévouement suprêmes. L’État promettait de mobiliser les ressources militaires, économiques, culturelles et administratives afin d’assurer le salut de la nation. Ainsi, notre salut serait assuré par le fait de fondre notre identité personnelle dans celle de notre nation. Cette perspective française où la seule véritable communauté c’est la nation – seule communauté reconnue par l’État -, où le seul véritable « salut » à assurer est celui de la nation, a imprégné de nombreux pays qui ont adopté le modèle républicain français, comme la Turquie et la Pologne ou encore les anciennes colonies françaises.

Pourtant, le monde est en perpétuel changement et la mondialisation a pour résultat que nous sommes toujours plus influencés par ce qui se passe un peu partout sur la planète.

Nos gadgets sont conçus en Amérique, fabriqués en Asie, avec des matériaux sourcés en Afrique et des puces conçues en Europe. Sur ces gadgets, nos musiques préférées sont plaquées sur des rythmes afrodescendants, et nous les écoutons sur une plateforme suédoise tout en restant informés en direct sur les crises au Moyen-Orient, les incendies de forêt en Australie ou les frasques du président des États-Unis.

Tout en parlant français, on kiffe de s’enjailler avec sa smala — sauf quand ils ont le seum —, dans une langue dont la plupart des locuteurs ne sont pas des Français et qui a intégré de nombreuses influences. Même les activistes identitaires français, malgré leur fierté nationale très revendiquée, utilisent pour leurs propagandes intolérantes des hashtags en langue anglaise et calqués sur des phénomènes véritablement américains (#frenchlivesmatter).

Qu’il s’agisse de phénomènes économiques, politiques, sociaux ou culturels, la mondialisation nous a façonnés et elle fait notre réalité quotidienne. Les flux de connaissances, d’idées, de valeurs et par conséquent nos cultures se transforment avec un rythme accéléré. Ces influences venues d’au-delà des frontières posent des difficultés à l’identité nationale puisqu’elle était classiquement conçue en-dehors du contexte mondial. C’est en particulier problématique pour les nombreuses nations européennes qui n’ont jamais, ou en tout cas pas depuis de nombreux siècles, connu durablement l’hégémonie de pouvoirs coloniaux ou impérialistes venus d’ailleurs. À cause de cela, les influences venues d’ailleurs rendent plus fragiles les idéologies nationales qui se sentent menacées, et posent de façon renouvelée la question de l’identité.

Ces crises existentielles identitaires, qui secouent de nos jours de nombreux pays d’Occident au niveau collectif, suggèrent très fort l’existence d’une crise existentielle à l’échelle personnelle. Elles posent la question suivante :

Comment construisons-nous notre identité à une époque marquée par la diversité, la liberté de choix, la mobilité et la mondialisation ?

Ces crises posent au fond la question de savoir si l’objet de notre confiance est vraiment fiable, et si nous pouvons véritablement attendre le salut et le bien-être de la part de la nation. Certains vous diront que oui. Que notre identité personnelle est profondément liée à l’identité nationale et que si notre identité nationale change, nous sommes irrémédiablement fragiles. Que nous risquons de périr culturellement, périr existentiellement ; de devenir ce que nous ne sommes pas. Ces personnes auront alors tendance à voir dans ce qui vient d’ailleurs des menaces en soi (menace économique, politique, démographique, culturelle) ; à déplorer l’âge d’or du romantisme national ; à chercher à coups de livres, d’articles, de conférences et de vidéos YouTube, à attiser la nostalgie et le désir mélancolique de revenir au premier amour, à l’espérance fondamentale, à la foi première en la grande nation.

D’autres encore nous expliqueront que ces transformations sont essentiellement et nécessairement une forme de progrès. Que le sens de l’histoire du monde est forcément positif et que toutes ces influences sont à accueillir sans critique particulière. La critique à opérer est plutôt la critique vis-à-vis de ceux qui n’avancent pas avec leur temps, qui sont attachés à leur identité nationale, à leur pays, à leur nombril. Les prétendues gloires et cultures nationales sont remplies de péchés et de failles ; mieux vaut s’en repentir et s’en éloigner que les célébrer et souhaiter y retourner. L’histoire est en marche vers le succès, le bien-être, la liberté, la sécurité, la tranquillité, et le salut pour tous les peuples. L’intégration universelle, celle du monde entier, voilà qui devrait être l’objet de notre foi ! Et s’il arrive, comme l’a fameusement dit une politicienne en Allemagne il y a quelques années lors d’un discours à l’Assemblée municipale de Hambourg, que trivialement notre identité et notre héritage deviennent une culture parmi d’autres dans notre propre pays parce que notre peuple se diversifie, „das ist gut so!“ : c’est très bien comme ça.

N’y aurait-il pas une autre façon de voir les choses entre les romantiques du nationalisme et les romantiques de la mondialisation progressiste ?

La confiance et le salut ne sont pas là où on le pense

Les premiers chrétiens avaient ceci de particulier que leur confession de foi était aussi vue comme une forme de contestation politique. Si vous aviez fait un micro-trottoir dans l’Empire romain, la plupart vous aurait répondu clairement à la question « Qui est Seigneur et Sauveur ? » — Facile : César, le chef d’État, chef des armées, aussi connu sous le nom d’« Auguste », c’est-à-dire « le plus grand, le glorieux, le divin ».

Par contre, le message chrétien attribuait à Jésus de Nazareth, un humble ouvrier du bâtiment venu d’un insignifiant village d’une province périphérique et mineure de l’Empire, le titre revenant au tout-puissant César.

Par conséquent, leur allégeance suprême n’était plus envers l’État incarné par la personne de César, mais envers Jésus lui-même. Les chrétiens récusaient toute prétention de l’État à la gloire et à la suprématie, et affirmaient leur totale liberté devant lui.

Plus encore, le message de Jésus nous questionne et nous met radicalement en garde par rapport à tout ce qui fait l’objet de notre confiance. L’un des premiers disciples de Jésus, l’Apôtre Paul de Tarse, l’avait compris et, dans un discours aux philosophes d’Athènes (voir livre des Actes des Apôtres, chapitre 17), avait fameusement expliqué qu’il ne faut pas penser que la divinité soit semblable à ces choses « sculptées par l’art et l’imagination des humains (17 : 29). »

Le problème des idoles, ces choses que nous adorons  ─ qu’il s’agisse de statues de marbre d’argent ou d’or qui avaient troublé l’Apôtre Paul, ou aujourd’hui d’idées et de valeurs plus abstraites mais tout aussi réelles comme le concept de nation, mais aussi la stabilité, le succès, les réussites, la croissance économique ou que sais-je ─, est qu’elles revêtent dans notre cœur un caractère divin.

Elles occupent donc une place qui n’est pas la leur et nous attendons de ces idoles des choses qu’elles ne peuvent pas nous fournir. À ce titre, elles ne sont pas dignes de notre foi, mais nous centrons notre vie autour de ces idoles comme si c’était le cas ─ comble du fourvoiement !

Dieu sait tout cela ; les chemins de perdition que sont ceux de la confiance en ces choses grandioses qui restent pourtant « sculptées par l’art et l’imagination des humains. » Il a fixé un jour de justice où tous les êtres humains hériteront de ce qui est dû pour avoir suivi ces chemins-là, leurs propres chemins. C’est pourquoi, en préparation de ce jour, il ne veut pas que nous continuions dans l’ignorance et nous enjoint de changer radicalement, changer de vie, parce que Dieu nous a donné lui-même « une preuve digne de confiance » (17 : 31) : Jésus, sa personne, sa vie, son enseignement, sa mort et sa résurrection.

Nous avons fort à apprendre, fort à gagner, et beaucoup à racheter dans notre vie si nous nous laissons ravir par Jésus, seul véritablement digne de confiance car authentifié par Dieu lui-même.

Plutôt que de nous laisser captiver par les idoles que sont l’Autosuffisance, la Nation ou d’autres déesses au panthéon, Jésus, lui, nous demande de nous identifier à lui. À être un avec lui ; à fondre notre identité en lui dans la sienne, pour mieux retrouver la nôtre, parce que c’est en étant un avec lui que nous pouvons fonder notre vie sur les bases les plus solides qui soient.

Le rôle de l’État, lui, sera de promouvoir la justice pour tous en assurant qu’il y ait un équilibre entre les droits de toute personne dans l’espace public.

Non, la nation et le peuple ne peuvent pas nous sauver. Mais si comme Dieu nous nous soucions du sort de nos nations, de nos peuples et des humains en général, changeons d’orientation : sortons de l’illusion et consacrons notre vie à nous mettre à l’école de Jésus, qui a donné de sa chair et de son sang pour le salut d’un grand nombre de gens. C’est en lui que nous pourrons tirer les ressources pour être nous-mêmes, au service du bien commun. D’un mieux-être pour toute la communauté. „Das, ist gut so!“

Rédacteur

Christel Ngnambi

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