L’être humain : avec ou sans visage ?

Il y a bien des manières de s’attaquer à l’humain : certaines sont concrètes, d’autres sont de l’ordre de la pensée.


Dans la vie courante, quand on dit : « un être humain », tout le monde s’entend. Mais dans la pensée philosophique, tout peut rapidement devenir bien plus complexe. Au cours des siècles, les représentations mentales du sujet ont sans cesse évolué, notamment sous l’influence de ce que Ferry et Renaut ont nommé « la pensée 68 ». On est passé d’une vision stable du sujet, dite « classique », à une déstabilisation de celui-ci, liée à la « mort de l’homme1 ». S’ensuit alors une restructuration de la manière que l’on a de se comprendre et de se définir : tantôt par la religion, tantôt par la raison, tantôt par le désir.


Cet article s’inscrit dans la série « Qu’est-ce qu’être humain ?»


La cible : le sujet classique

Partons de l’étymologie : le mot « sujet » vient du latin subjectum, et désigne ce qui est « jeté-dessous », donc l’être, profond, caché sous la surface. C’est une représentation mentale très ancrée en nous, en Occident.

Quand on parle du « sujet classique », on renvoie principalement à Descartes (1596-1650), qui l’a défini par son fameux Cogito : « Je pense donc je suis. » On pourrait proposer comme image illustrant ce type de sujet : un fruit, constitué autour d’un noyau dur qui est la pensée. Cette représentation culturelle, inscrite dans une tradition, remonte à la Grèce antique, une des sources majeures de la pensée européenne. On sait d’ailleurs que les Grecs, depuis Platon, ont surévalué le monde intelligible, celui de la raison, au détriment du monde sensible, de tout ce qui se rapporte au corps.

Le fondement du sujet classique est donc philosophique, mais il est aussi métaphysique : dans la mesure où ce qui lui donnait encore sa base, c’était la religion. Au cours de la période classique, la référence au christianisme était toujours prégnante, et la conception de l’être humain comme créature de Dieu, à l’image de Dieu, fondait également son être.

Les assises du sujet classique étaient donc solidement établies. Cette représentation a perduré, au-delà même de la progressive déchristianisation du monde occidental. Cette idée de l’être humain fondait la culture européenne, classique, et humaniste. L’humanisme, en effet, était étroitement lié au sujet classique. Or, c’est celui-ci va devenir la cible principale de « la pensée 68 ».


La destruction du sujet classique

Lorsqu’on évoque cette « pensée 68 », on se réfère généralement à plusieurs penseurs, comme Foucault, Derrida, Deleuze (philosophes) ; Bourdieu (sociologue) ; Lacan (psychanalyste) ; Lévi-Strauss (ethnologue). S’ils ont travaillé dans des champs différents, ils ont néanmoins des points communs, et notamment celui de s’être attaqué au sujet classique.

Selon eux, le sujet constitue un mal, et peut-être même le principal de tous les maux de l’Occident. En effet, il se croit autonome, et maître de lui-même, ce qu’ils jugent comme une erreur, une illusion. Il s’agit donc de le détruire.

Prenons pour exemple Deleuze (1925-1995). Il distingue ce qu’il nomme deux « modes de subjectivation ».

1. D’une part, le mode de subjectivation classique, qui s’opère par « individuation ». Il s’agit d’un noyautage de l’individu autour de ce qui le constitue en tant que sujet, à savoir : nom, caractère, conscience de soi. On reconnaît bien là notre « sujet classique ».

2. D’autre part, un mode de subjectivation moderne, que Deleuze nomme « individuation par heccéités ». Dans le vocabulaire philosophique de Deleuze, les « heccéités » sont des sortes de flux qui traversent l’individu, des « affects », ayant plus ou moins d’intensité, qui le traversent. Ce sont des potentialités. On pourrait dire : une individuation sans sujet. 

Dans cette dernière représentation mentale, l’être humain devient un champ de forces qui le traversent, et qu’il ne maîtrise pas. Deleuze ajoute ensuite un élément intéressant. Il précise que le mode de subjectivation par individuation « donne visage ». Je cite : « Le Christ a inventé le visage. Le problème : comment défaire le visage ? »

Une équivalence est donc posée entre détruire le sujet classique, et « défaire le visage ». On peut ajouter que la subjectivation par individuation est reliée à l’Occident, tandis que la subjectivation par heccéités se relie à l’Orient.

Certes, on a affaire, là, à des représentations très abstraites, mais elles permettent de comprendre que, dès la fin des années 1960, il n’apparaît plus du tout comme nécessaire aux penseurs de la modernité de poser un individu « noyauté », sûr de son être, et maître de lui.


Détruire pour aller où ?

Il n’y a pas entre les penseurs évoqués que des points communs, mais un réel projet collectif. C’est le moment d’introduire un terme clef : celui de « désir ». Dans ce courant de pensée, le désir doit jouer le rôle que jouait antérieurement la raison. Ce n’est donc plus celle-ci qui doit gouverner l’être humain, mais son désir. Le sujet authentique ne serait plus celui qui est, parce qu’il pense, mais celui qui vit, par le désir : le sujet du désir.

Deleuze nous invite à penser les « heccéités » comme des forces qui habitent l’être humain, et sont en rapport avec le désir. Attention ! Il ne limite pas le désir à la sphère du sexuel. Chez lui, il est une pulsion de vie, une matrice, le lieu d’où partent tous les affects, les éléments sensibles (et non pas rationnels) de nous-mêmes.

Le désir, ainsi défini, pousse l’être humain à se mettre en connexion avec toutes sortes d’éléments du réel, avec lesquels il produit des « machines ». Ce sont les fameuses « machines désirantes » de Deleuze (et de son collègue Guattari). Toute machine est engagée dans une production, en rapport avec d’autres machines.

Et dans tout le mouvement de production, on assiste à une dissolution des individualités.

L’essentiel est le mouvement qui « se » produit, comme de lui-même, et non plus conformément à un projet de la volonté, rationnel. « La production désirante est multiplicité pure », nous dit Deleuze. On est sorti de « l’un », on a basculé dans le multiple. Les rapports entre des flux sont incontrôlables.

Tout ce que Deleuze présente là a été pensé avant l’arrivée de l’Internet et de tous les flux de « connexions » qu’il permet. Si ses propositions philosophiques semblent très abstraites, elles ne sont pourtant pas sans rapport avec un certain mode de vivre contemporain, où les actes, surtout individuels, semblent moins le fruit de l’exercice de la volonté et de la réflexion, que ceux des pulsions, libérées.

Car, concrètement, n’est-ce pas de cela qu’il s’agit : faire sauter les verrous, pour libérer les pulsions ? Et ce, avec tous les risques que cela peut comporter : pour soi, pour autrui, et pour le corps social.


Un monde sans visage

Je reviens sur ces petites phrases, si rapides, de Deleuze, et pourtant pleines de sens. « Le problème : comment défaire le visage ? » Deleuze propose un mode opératoire pour « défaire le visage », et passer de la subjectivation par individuation du sujet classique à un autre mode de subjectivation, par heccéités.

Bien sûr, ces propositions, complexes, semblent fort éloignées de la réalité quotidienne. Néanmoins, elles ont été pensées, et ne sont pas sans répercussions dans le réel. Cela aussi a été fait à l’homme, au XXe s.

Aviez-vous noté cette autre proposition, qui accompagnait la phrase précédente ? « Le Christ a inventé le visage. » Deleuze relie au Christ la reconnaissance de l’identité individuelle. Le fait qu’un être soit identifié comme unique, avec toutes les particularités de son visage et de son individualité. Je pense d’ailleurs à ce verset de la Bible disant que : « Jésus aimait Marthe et sa sœur et Lazare2. »

Le visage — le nom — la personne.

Lorsque Deleuze émet l’impératif : il faut défaire le visage, compte tenu de l’association qu’il opère entre le Christ et le « visage », on est donc autorisé à comprendre aussi : il faut se débarrasser de l’héritage chrétien, et passer à un nouveau stade de développement de la culture.

À nous de choisir : voulons-nous d’un monde avec ou sans visage ?

1 Expression empruntée à Michel Foucault (1926-1984).

2 Évangile de Jean, chapitre 11, verset 5.

Rédacteur

Jean-Michel Bloch

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