Le pas de côté de Guillaume Apollinaire

Une nouvelle librement inspirée de la vie et de l’œuvre de Guillaume Apollinaire (1880-1918)



Au rez-de-chaussée de la 11e division de la prison de la Santé, le gardien l’a poussé dans la cellule numéro 15, lui, Wilhelm de Kostrowitzky. Poussé ! Ce n’est pas, en lui, une pseudo-origine de la noblesse polonaise, que l’on a blessée. D’ailleurs, ce nom, il l’a abandonné en devenant Guillaume Apollinaire. Et pour tous les amis, seulement Guillaume. Non. Ce qui, en lui, a été atteint, c’est son être le plus profond. On ne pousse pas Guillaume ! On lui serre la main, en lui souriant, et on déguste son rire tonitruant.

Cet emprisonnement, précipité, porte aussi atteinte, en lui, à son sens de la justice, et au respect qu’il a pour la France. Ainsi, on peut ici, aussi vite, perdre sa liberté…

Il aurait dû se méfier de Géry Piéret. Il n’aurait pas dû accepter de lui ces statuettes phéniciennes, sublimes, et dont il a revendu certaines à son ami Picasso. On est remonté jusqu’à eux, après le vol de la Joconde, qui vient de se produire, au Louvre. Un inventaire a indiqué que plusieurs centaines de pièces avaient aussi été dérobées, dont celles passée entre leurs mains.

Lui, capable de rester longtemps plongé dans la contemplation d’un bel objet, voilà qu’il a sombré dans un univers gris. La porte de la cellule s’est refermée lourdement derrière lui. Des murs nus. Une table, un lit de fer, fixés au mur. Un tabouret, encore attaché avec une chaîne au mur. Mais un robinet, parce que c’est, tout de même, une nouvelle cellule.

Il fait basculer le lit, plaqué au mur, pour s’allonger dessus. La lumière du soleil entre dans l’espace vide. La vie est loin. Des bruits de la ville lui parviennent : celui des roues de fiacres sur le pavé ; les sabots des chevaux. Lui qui aime tant regarder l’eau de la Seine couler sous le Pont Mirabeau, avec le sentiment de partir vers le large, le voici, là, sans horizon. Prisonnier.

Il faudra qu’on lui fournisse, absolument, de quoi écrire, car il ne peut respirer sans créer. Il se lève et se met à tourner, comme un ours, autour de la cellule. La lumière joue sur les murs et sur le sol. Il joue avec elle. Il entend passer les gardiens. Des bruits de clefs.

La lumière donne un sentiment de présence. La vie, au loin, vibre encore. Mais quand le jour va baisser…

Les heures passent et il s’ennuie. Guillaume a besoin de la vie ! Besoin des amis, de poser son regard sur un joli visage de femme. Marie… Et toutes les couleurs de ses amis peintres. Tout ce qui fait « sa » vie n’est plus là. Une mouche tourne dans l’air.

Les heures sont lentes, et vides. Guillaume est dans le rien. Il entre au désespoir de la nuit.

Une lampe. Faible clarté.

Le silence.

Les mots viennent, et ce sont ceux d’une prière. Il n’a plus prié depuis si longtemps. « Que deviendrai-je, ô Dieu qui connais ma douleur… » Oui, qu’est-il en train de devenir ? De tout cela, on en rira demain, peut-être. Ou pas. Pauvre Guillaume. Dieu aura-t-il de toi pitié ? « Prends en pitié mes yeux sans larmes… », ô Dieu, oui, prends pitié de moi, j’ai péché…

(Les vers en italiques sont extraits du cycle de six poèmes écrits par Apollinaire, en prison, « A la Santé », du 7 au 12 septembre 1911.)

Rédacteur

Jean-Michel Bloch

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Contributeur

Christel Ngnambi

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Contributeur

Estienne Rylle

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