Comment vivre une vie incarnée : étape 2

Vivre une crise révèle des faiblesses, des fragilités, les exacerbe parfois. Et il nous faut renoncer. Renoncer au passé, peut-être même à un certain futur, pour recréer en permanence avec le présent qui émerge. Trouver la vie, là où elle renaît. C’est là qu’est le passage du « je subis » à « je m’en sors » : dans ce renoncement, pour mieux dire « oui ».

Renoncer. En voilà un gros mot… N’est-ce pas là l’opposé du fait de s’incarner ?


Dire « oui » : un appel à la vie

En fait, le renoncement à soi prôné dans le christianisme n’est pas celui qui tue la vie, ni la valeur de la vie. Au contraire, ne serait-il pas plutôt celui qui me rend libre et vivant ?

L’auteur Peter Scazzero le dit ainsi :

« Dieu ne nous invite pas à mourir aux “bonnes choses” qui sont en nous. Il ne nous a jamais demandé de mourir aux désirs sains et aux plaisirs de la vie, à l’amitié, la joie, l’art, la musique, la beauté, les loisirs, le rire et la nature. » De plus, « Dieu ne nous a jamais demandé d’annihiler notre moi. Nous ne devons pas devenir des “non-personnes” quand nous devenons chrétiens. C’est tout à fait le contraire. » Il s’agit en fait de « […] permettre à notre vrai moi en Christ d’émerger. »1

Je suis donc appelé à suivre un processus d’incarnation afin d’être pleinement qui je suis, selon Dieu.

Il s’agit d’habiter mon corps qui me rend sensible au monde qui m’entoure. Utiliser ma réflexion pour m’interroger, mes yeux pour contempler, mes mains pour toucher, mon cœur pour ressentir. Et peut-être, au détour du chemin, rencontrer ce Dieu qui s’est incarné.

Cela, afin que, dans ma relation à Dieu, je devienne sujet, pleinement partenaire et responsable face à un Dieu qui me veut en route, constamment encouragé à « choisir la vie ». Renoncer à soi, oui… mais pour mieux (se) donner, servir, aimer, laisser place à l’autre et ainsi, véhiculer la vie ! Dire « oui » à la vie, à la liberté, à la joie auxquelles le renoncement fait place. Car s’il devait conduire à la mort, à l’emprisonnement, au désespoir, il manquerait totalement son but. Où serait Dieu dans un tel renoncement ?

Or, sa volonté fait appel à la mienne : celle de choisir la vie, intentionnellement, volontairement, chaque jour, à chaque instant. Et cela passe par ma propre incarnation avec comme modèle, celle de Jésus. Pour autant, rien ne s’arrête jamais à soi. Eckhart l’écrivait en ces termes :

« Va à la recherche de toi-même, et quand tu te seras trouvé, lâche-toi toi-même, c’est ce qui est le plus salutaire2. » Autrement dit, ça n’est pas « le moi pour le moi ».

Il s’agit davantage de mieux aller vers : vers soi, vers les autres, vers Dieu. En effet, n’y a-t-il pas besoin d’un face à face, d’une altérité, pour comprendre qui je suis ou… pour discerner qui je ne suis pas ?

Ne pourrions-nous pas alors voir chaque crise comme une occasion de nous replacer devant Dieu pour (re)trouver en lui notre véritable identité ? Peut-il y avoir une bonne connaissance de soi sans connaissance de Dieu, ou, une bonne connaissance de Dieu sans une bonne connaissance de soi ?


S’incarner soi pour suivre le Dieu incarné

En regardant au « Créateur », la « créature » comprend son origine et son but. Et bien souvent, ce même regard transforme mes « pourquoi ? » en « pour quoi ? » : signe que je me remets en route.

Cette route, c’est celle qui mène à l’action, à la mise en marche et non plus au sur-place, comme une léthargie mortifère. En effet, l’incarnation de Jésus m’impose cette interrogation :

Ne suis-je pas fait pour la vie ? Plus encore, l’incarnation pose la question du choix et celle de ma propre incarnation.

Car regarder l’humanité de Jésus, ne serait-il pas un moyen de voir la nôtre, telle que nous serions appelés à la vivre ? Autrement, ne risquerait-elle pas de n’être qu’un pâle reflet de la vie à laquelle Dieu nous invite ? Ainsi, l’incarnation ouvre la voie à une vie humaine vécue avec Dieu, entraînée à la suite de Jésus vers un chemin de liberté. Son incarnation me montre une voie où je peux advenir pleinement.


Incarner la vie

L’incarnation ne serait-elle pas un chemin par lequel Dieu m’interroge et m’interpelle sur ma propre humanité ? Un chemin par lequel il me dit : « Va, vis et deviens ! »

« C’est quand j’accepte de descendre dans mon tombeau intérieur de souffrances, que le Christ y descend avec moi et m’en fait remonter. […] Le processus consiste à abandonner ce qui nous piège, à fuir le mortifère, “à dénouer les liens de nos entraves et à briser toute espèce de joug en nous3”. »

Voilà qui résume la pédagogie et l’œuvre de l’incarnation. Un Dieu qui descend avec moi dans les profondeurs de mon humanité fragilisée. Cela, pour la relever et me rendre libre.

En ces temps de crises, regarder l’incarnation de Jésus, c’est découvrir un chemin d’espérance et de vie, de délivrance et de liberté. Me voici appelé à marcher dans les pas de Jésus : faire le choix de l’humilité et de la dépendance à un Dieu dont l’amour est aussi profond que le gouffre qui nous séparait. Un Dieu qui voit en moi un partenaire. Un Dieu prêt à me suivre sur mes chemins de souffrance pour y insuffler la vie. Un Dieu qui porte mon humanité et ma faiblesse. Dans cette rencontre, choisir la vie incarnée pour incarner la vie à mon tour…

1Peter Scazzero, Les chemins d’une spiritualité émotionnellement saine, éditions Exclesis, 2018, p.37-38

2Maître Eckhart, dans Entretiens spirituels

3Thérèse Glardon, Ces crises qui nous font naître, Petite bibliothèque de Spiritualité, Labor et Fides, 2009, p.150-151

Sara Le Levier

Rédacteur

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Louise Dibling

Contributeur

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