Comment habitez-vous le monde ?

Naître, c’est venir au monde, et chacun d’entre nous vit comme une évidence le fait d’y habiter. Pourtant, nous, êtres humains, habitons-nous bien le monde ?

C’est une question qui mérite d’être posée, et qui l’a été, de manière explicite ou pas, par des écrivains du XXe s. aux accents prémonitoires. Bien souvent, en effet, les artistes ont une capacité d’anticipation des problèmes à venir. Allons donc vers ces auteurs…


Cet article s’inscrit dans la série « Qu’est-ce qu’être humain ? »


Prolifération

En 1951 paraît une pièce de théâtre de Ionesco (1909-1994), intitulée : Les Chaises. Curieux titre ! En général, celui-ci renvoie plutôt au héros, ou à l’action, mais pas à un élément de décor. Ionesco attire donc bien l’attention, d’emblée, sur des objets banals : les chaises. Pourquoi ?

La pièce met en scène un couple : « le vieux », et « la vieille ». Ils vivent seuls, dans un lieu isolé, et approchent de la mort. Ils figurent : la condition humaine. Ils vont recevoir une succession d’invités, réels à leurs yeux, mais invisibles pour les spectateurs. Ce que ceux-ci vont voir, c’est un espace, où apparaissent d’abord deux chaises, côte à côte, et qui, petit à petit, va complètement se remplir de chaises, puisqu’à la fin, il y en a une quarantaine. Je n’en dirai pas plus car, ce qui m’intéresse, c’est précisément ce processus de remplissage progressif. Quelle signification lui attribuer ?

On a rassemblé des auteurs, comme Beckett ou Ionesco, sous l’étiquette du « théâtre de l’Absurde ». S’ils ont effectivement en commun une réflexion sur la vie humaine et sa perte de sens, des différences notoires existent entre eux. Le processus le plus caractéristique de l’œuvre de Beckett est celui de la réduction progressive. Inversement, Ionesco, lui, donne plutôt à voir un processus de prolifération : ici, celle des chaises — dans la pièce Victimes du devoir, ce sont les tasses à café qui se démultiplient sur la scène.

Prolifération. Démultiplication. Envahissement de l’espace d’habitation de l’homme par les choses. Est-ce absurde ?

Nous sommes en effet dans la période des Trente Glorieuses, où démarre une véritable course à la consommation. Aussitôt, Ionesco perçoit le danger, pour l’être humain, de laisser envahir son espace personnel par les biens de consommation.


Consommation

Une dizaine d’années plus tard, en 1965, le romancier Georges Perec (1936-1982) publie Les Choses, dont le sous-titre : « Une histoire des années soixante », marque bien la volonté d’ancrage dans une période donnée.

Il ne s’agit pas du tout d’un roman d’action. Les héros sont un jeune couple, qui exerce une discipline naissante, puisqu’ils sont des psychosociologues réalisant des enquêtes d’opinion. Ils vivent à Paris une vie monotone, et rêvent d’être riches, de partir en voyage, d’acheter toujours plus de choses. On l’aura compris, il s’agit d’une satire de la société de consommation. Perec emploie ici un procédé efficace : le conditionnel, pour exprimer leur projection perpétuelle dans un futur où ils posséderaient plus.

« La seconde porte découvrirait un bureau. Les murs, de haut en bas, seraient tapissés de livres et de revues, avec, ça et là, (…) quelques gravures, des dessins, des photographies (…). Un peu à gauche de la fenêtre et légèrement en biais, une longue table lorraine serait couverte d’un grand buvard rouge. (…) De chaque côté de la table, se faisant presque face, il y aurait deux fauteuils de bois et de cuir, à hauts dossiers. Plus à gauche encore, le long du mur, une table étroite déborderait de livres. Un fauteuil-club de cuir vert bouteille mènerait à des classeurs métalliques gris, à des fichiers de bois clair1. » Et ainsi de suite.

Caricature de l’obsession d’un bonheur placé dans l’acquisition de biens matériels, et dans le rêve d’une vie facile.


Contextualisation

Il faut rappeler que les années 1950-1960 sont très riches, sur le plan culturel. Dans le domaine de la littérature par exemple, on voit s’épanouir simultanément le « théâtre de l’Absurde », et le « Nouveau Roman ». Or, je voudrais me référer à ce dernier, dont certains principes rejoignent mon propos.

Le « Nouveau Roman », dont Alain Robbe-Grillet (1922-2008) fut le chef de file, rassemble une dizaine d’écrivains qui contestent le roman traditionnel, à la manière de Balzac, et font du roman un champ de recherches formelles. Tous les repères traditionnels sont supprimés : temps, lieu, intrigue, personnages, caractères, etc.

On constate une nette tendance à substituer la présence des choses à celle de l’être humain.

On a parfois décrit ce genre littéraire comme une « école du regard », afin de traduire l’importance donnée à la description. Mais celle-ci est toujours froide.

L’œil qui regarde ne semble plus être un œil humain, renvoyant à une subjectivité, qui s’exprimerait par des émotions et des sensations, mais un œil de caméra qui se contente d’enregistrer les données objectives de la réalité.

La lecture de ces œuvres est assez difficile. Elles ne procurent plus un plaisir immédiat. Il s’est agi, en fait, d’une tentative de mise à mort du roman. Néanmoins, cette proposition de description d’un univers de choses objectivé et presque menaçant dit bien, et continue à nous dire, le danger de mal habiter le monde réel.

Allons plus loin, cette fois avec Guy Debord (1931-1994). Intellectuel d’extrême-gauche, il fonda l’Internationale Situationniste : un groupe d’artistes et de militants, qui ont opéré un travail d’analyse du fonctionnement du système capitaliste. Son ouvrage principal est La Société du Spectacle, publié en 1967. Debord y fait le constat de la domination progressive de l’économique sur l’humain. Il dénonce le fait qu’on soit devenus victimes d’une perception faussée de la réalité, qui n’est plus vue qu’en tant que marchandise. Je le cite :

« L’aliénation du spectateur au profit de l’objet contemplé (…) s’exprime ainsi : plus il contemple, moins il vit ; plus il accepte de se reconnaître dans les images dominantes du besoin, moins il comprend sa propre existence… (…) C’est pourquoi le spectateur ne se sent chez lui nulle part, car le spectacle est partout2. »

Les œuvres proposées précédemment nous disent d’ailleurs la même chose : le risque de domination du matériel, qui occupe toute la place, et exclut l’être humain. Ce dernier, exclu du monde, ne comprend plus sa propre existence.


Bien habiter le monde

Nous sommes en danger de ne pas bien habiter le monde. Or, ce danger est double.

  1. D’une part, le danger est de se rendre responsable d’un envahissement progressif de l’espace par… les choses. (Quand je dis l’espace, c’est-à-dire celui qui devrait être le nôtre, qu’il soit intérieur ou extérieur.

    L’acquisition de biens matériels ne peut pas être le but de la vie d’un être humain équilibré. Le matérialisme est une déviation de l’humain. Il ne doit se laisser asservir par les choses, sous peine de perdre sa place dans le monde, et aussi, d’y perdre le sens authentique de la vie ellemême.
  2. D’autre part, le danger est de perdre sa dimension intérieure. La marchandisation du réel modifie notre regard. Celui-ci devient un non-regard : je ne vois plus ce qui est, mais en quoi cela pourrait m’être utile.

Manque d’intériorité. Manque de gratuité. Les auteurs cités, malgré eux peut-être, pointaient du doigt le problème de l’objectivation du monde. Être humain, c’est être sensible au monde. Tout ce qui m’entoure peut être perçu par les sensations et les émotions. Pensez à la différence entre une photographie publicitaire d’un objet et sa représentation picturale dans une « nature morte » (les anglais ont raison de parler, eux, d’une « vie silencieuse ») !

Le Christ invitait à avoir un regard sensible sur le monde : « Regardez les oiseaux du ciel (…). Observez comment croissent les lis des champs3. » Le monde est à habiter par des êtres de chair, capables de ressentir, et de se contenter de peu. Et vous, comment habitez-vous le monde ?

1 Georges Perec, Les Choses.

2 Guy Debord, La Société du Spectacle

3 Évangile de Matthieu, chapitre 6 versets 26 et 28.

Rédacteur

Jean-Michel Bloch

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