Faut-il s’énerver ?

L’hiver 2019-2020 a vu les grèves et manifestations envahir la France et modifier nos quotidiens. Trains annulés, métros supprimés, services réduits dans différentes administrations : le mécontentement général s’est fait entendre mais surtout ressentir de façon tangible. Depuis l’intérieur de la capitale, le résultat était saisissant. Paris en grève est une ville gelée dans ses transports et glaciale dans ses rapports humains.

Et pour cause : faute de métropolitain, l’ensemble des Franciliens habitués à voyager sous terre se retrouvent à la surface et la cohabitation devient difficile. Les routes sont inondées par la marée de voitures, bus, motos, vélos, piétons qui tentent tant bien que mal de se déplacer. Les transports publics, en moindre nombre, sont pris d’assaut. Les vélos sont usés et volés. Les itinéraires sont éclatés, les temps de trajet démultipliés. Et aux heures de pointe, entre les klaxons des carrefours scabreux et les bains de foule subis, les regards que l’on croise sont noircis par la fatigue.

Dans contexte, même les personnalités les plus enjouées subissent les effets du mécontentement général. Dans les conversations, on ne peut s’empêcher de mentionner ce sujet brûlant qui de façon paradoxale nous rassemble. On est fatigués de la grève, fatigués d’en parler, trop fatigués pour parler d’autre chose. Il ne suffit plus d’être naturellement posé et positif pour ne pas être affecté par ces circonstances stressantes. Le mal-être extérieur produit un mal-être intérieur, palpable même chez les grands champions de l’optimisme. C’est une optimiste qui écrit.

Comment vivre la paix en dépit des circonstances ?

Cette situation de grève des transports en France est pour le moins anecdotique. Mais elle rend visible et concrète une question universelle qui est, elle, beaucoup plus profonde. Où puiser les ressources pour traverser les tempêtes de la vie sans être submergé ? Comment ne pas se laisser happer par des circonstances contraires, et trouver la force d’être en paix ? Comment remonter la pente, lorsque l’on se sent tiré vers le bas ? Est-ce seulement possible ?

J’enfonce dans la boue, sans pouvoir me tenir ;

Je suis tombé dans un gouffre, et les eaux m’inondent.

Je m’épuise à crier, mon gosier se dessèche, Mes yeux se consument.

Je suis comme de l’eau qui s’écoule, Et tous mes os se séparent ;

Mon cœur est comme de la cire, Il se fond dans mes entrailles.

Ma force se dessèche comme l’argile, Et ma langue s’attache à mon palais ;

Tu me réduis à la poussière de la mort.

C’est en ces mots que ce chant antique décrit l’abattement et la souffrance. Fonte des émotions, forces terrassées, et le corps tout entier qui ne peut plus rien supporter. Le souffrant se sent incapable d’aller de l’avant. Seul un changement drastique semble en mesure d’apporter la paix ! Quelle que soit sa nature et son origine, la paix ne peut que venir que de l’extérieur. Car comme un Paris en grève, l’intérieur de qui est dans la douleur est immobilisé.

Peut-il y avoir la paix sans combat ?

Denis Mukwege, « l’homme qui réparait les femmes », a remporté le prix Nobel de la Paix en 2018. Gynécologue-obstétricien, il a dédié sa carrière  à sauver les femmes victimes de mutilations génitales. En République Démocratique du Congo, et malheureusement ailleurs dans le monde, le viol est une arme de guerre et le corps féminin en est le champ de bataille. Denis Mukwege œuvre pour la paix, oui, mais dans un monde de violences. Et c’est le cas de tous ceux et celles qui reçoivent cette distinction, récompensés par leurs efforts pour rapprocher les peuples et calmer les conflits. La paix s’acquière dans la guerre.

Le Docteur Mukwege suscite l’admiration et la compassion. Héros de paix, il est aussi héraut de la guerre. Dans ses conférences et communiqués de presse, il donne leur voix aux sans voix et témoigne d’un conflit invisible pour certains. Et plus il nous explique comment amener la paix, plus il nous rappelle la réalité de son absence. La question ainsi demeure. Qui peut donc amener cet état de fait, cet état d’âme qui signe l’absence de troubles et d’inquiétude ? Et si règnent les luttes, faut-il lutter pour chercher à s’en extraire ? Combattre pour la paix, lutter pour le calme, il semble y avoir là des contradictions que nos trop grandes faiblesses ne peuvent pas seules résoudre.

Choisis la paix

Messager d’un autre temps, Jésus a eu à ce sujet des paroles très profondes. Toute sa vie critiqué, pourchassé, humilié, torturé et ultimement mis à mort dans d’atroces souffrances, Jésus connaissait l’absence de paix. À une époque où le peuple Juif vivait sous l’occupation oppressive des Romains, dans une société où la désobéissance civile entraînait la lapidation et la crucifixion, Jésus a connu les tumultes personnels et collectifs. Figure controversée, il était même à l’origine de soulèvements, d’émeutes. Avait-il quoi que ce soit qui mérite de lui décerner un prix Nobel de la paix ? Et pourtant les foules le suivaient et discernaient en lui une force de douceur qui apaisait les cœurs.

« Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix. Je ne vous donne pas comme le monde donne.

Que votre cœur ne se trouble point, et ne s’alarme point. »

Étrange encouragement de la part de celui qu’on va crucifier comme un meurtrier. Ces paroles ont été proférées à peine quelques heures avant que Jésus soit arrêté pour être peu après condamné. Comment pouvait-il donner la paix, et promettre l’absence de troubles ?

On ne peut donner que ce que l’on possède. Jésus avait-il la paix ? À cet effet, un historien raconte un épisode de la vie de Jésus où celui-ci se trouvait profondément endormi, dans un bateau à la dérive sur une mer déchaînée.

Un jour, Jésus monta dans une barque avec ses disciples. Il leur dit : Passons de l’autre côté du lac. Et ils partirent. Pendant qu’ils naviguaient, Jésus s’endormit. Un tourbillon fondit sur le lac, la barque se remplissait d’eau, et ils étaient en péril. Ils s’approchèrent et le réveillèrent, en disant : « Maître, maître, nous périssons ! » S’étant réveillé, il menaça le vent et les flots, qui s’apaisèrent, et le calme revint. Puis il leur dit : « Où est votre foi ? Saisis de frayeur et d’étonnement, ils se dirent les uns aux autres : Quel est donc celui-ci, qui commande même au vent et à l’eau, et à qui ils obéissent ? »

Jésus Christ, s’il n’intrigue pas pour ses déclarations surprenantes ou les controverses sur sa mort et sa résurrection, intriguera au moins pour cela : un être capable de se reposer au milieu du danger. Cette paix dont il jouissait, il dit qu’il avait la capacité même de la donner. Tout comme il dit avoir donné sa vie afin que quiconque croit en lui vive.

Au cœur de nos grèves et de nos guerres, les plus intimes comme les plus éclatantes, et si nous choisissions de recevoir ce cadeau qui nous a été fait ? Les circonstances ne seront peut-être pas immédiatement changées, mais notre posture de cœur, elle, peut être transformée.

 

 

Rédacteur

Léa Köves

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