Pourquoi l’être humain est-il le seul être vivant à se vêtir ?

Pourquoi l’être humain est-il le seul être vivant à se vêtir ?

Question étrange, qui en soulève bien d’autres ! Non pas juste conceptuelle ou intellectuelle, elle est de l’ordre pratique. La question « pourquoi l’être humain est-il le seul être vivant à se vêtir ? » interroge notre façon d’utiliser le vêtement, qui que l’on soit, où que l’on soit. Ce vêtement est d’ailleurs partout dans notre quotidien, si bien qu’il en deviendrait inaperçu et que nous pourrions le croire anodin.

Le jour où je me suis posé cette question, j’ai vite réalisé que la réponse ne serait pas un simple argumentaire thèse, antithèse, synthèse. L’être humain est bien complexe, et c’est ce qui fait sa richesse !

Parmi tous les êtres vivants, avons-nous déjà vu un animal porter un vêtement ?

Pour introduire cette réflexion, commençons par cette question préliminaire. Les rares animaux que l’on peut voir vêtus sont ceux qui accompagnent nos chères grands-mères, voir certains suiveurs de tendances. Ces animaux sont domestiqués, c’est à dire «qu’ils vivent auprès de l’Homme […] et que leur espèce est depuis longtemps apprivoisée ». Ils sont sociaux et non plus sauvages. Ces animaux domestiqués n’ont pas fait eux-mêmes le choix de s’habiller.

L’être humain serait le seul à posséder ce besoin d’être vêtu  et de voir l’autre vêtu. Alors pourquoi habille-t-il et s’habille-t-il ?

Avant de s’intéresser au vêtement que l’on revêt, examinons cette première surface, plus ou moins douce, aux multiples couleurs, que possède notre corps : la peau. L’habillage naturel de cette peau est l’une des premières manières qu’ont utilisé les scientifiques pour catégoriser les animaux : à poils, à plumes, à écailles et puis les ni poils-ni plumes-ni écailles. Cette première surface naturelle aux diverses déclinaisons suffit à chaque espèce, excepté à l’Homme. Mise à part l’être humain, aucun être vivant ne se confectionne un vêtement dont il revêt sa peau, son corps.

Alors d’où vient ce vêtement ?

Tout porte à croire que le premier homme portait déjà des vêtements, dans une logique de protection face aux intempéries et selon ses activités. Ce vêtement était fait de peau d’animal. La confection et la façon de revêtir cette seconde peau se sont complexifiées au fur et à mesure du développement technique : fabrication de poinçons pour trouer, d’aiguilles à chas et de fil à base de fibre pour arriver à des tissages.

Avec toutes les évolutions techniques et technologies dont il a su faire preuve, qu’est-ce qui fait que ce singe-nu ne s’est pas tout simplement émancipé de cette sur-peau ? Aujourd’hui, même dans les sociétés dites primitives, le corps est toujours et en partie plus ou moins couvert. Toutes les sociétés sont habillées.

Un contre-mouvement existe cependant : effeuillé de tout artifice, le naturisme prône un retour à l’état dit « naturel ». Ce qui amène une deuxième réflexion : revenir à l’état dit « naturel » s’appliquerait par le fait d’être nu. Étymologiquement, « nu » décrit un état de quelque chose qui n’est pas recouvert. Pas recouvert par quoi ? Le vêtement. Pourquoi ce choix ? Peut-être parce que si nous revenions à un mode de vie généralisé naturiste, il n’y aurait plus rien de caché sous le vêtement. Mais cette nudité ne deviendrait-elle pas une nouvelle forme vestimentaire ? En effet, ce qu’amène le vêtement, la différenciation, la transformation, la hiérarchisation, la catégorisation par le regard qu’il entraîne, se retrouve aussi dans la nudité. Le corps lui-même est en effet un marqueur du vécu individuel, d’appartenance collective : tâches, cicatrices, vergetures, tatouages,… Même nus, il y aura donc toujours des différents, des différends.

Alors qu’est-ce qui nous empêche de revenir à cet état originel ?

Selon le récit biblique, Adam et Eve étaient nus à l’origine. C’est seulement après avoir mangé du fruit de la connaissance du bien et du mal qu’ils ont pris conscience de leur nudité. Ils ont alors caché la partie sexuée de leur corps par des feuilles de figuier en forme de pagne porté au niveau des reins. Dieu, surpris de les retrouver ainsi « cachés », leur confectionne un vêtement de peau d’animal, maintenant ce corps couvert. Que l’on soit croyant ou non, ce récit a consciemment et inconsciemment forgé notre société, ce qui participe à la réponse à notre question.

Adam et Eve ont reconnu qu’ils étaient nus. Chacun d’eux a caché son corps, à soi-même d’abord puis par la même occasion à l’autre et finalement aussi à Dieu, au divin (dans le sens de purement parfait).

L’arrivée du vêtement serait donc liée à un sentiment de peur.

« [Après avoir mangé du fruit de l’arbre] 7 Leurs yeux à tous les deux s’ouvrirent, et ils prirent conscience qu’ils étaient nus. Ils attachèrent des feuilles de figuier ensemble et s’en firent des ceintures. 8 Quand ils entendirent la voix de l’Eternel Dieu en train de parcourir le jardin vers le soir, l’homme et sa femme se cachèrent loin de l’Eternel Dieu au milieu des arbres du jardin. 9 Cependant, l’Eternel Dieu appela l’homme et lui dit: « Où es-tu ? » 10 Il répondit: « J’ai entendu ta voix dans le jardin et j’ai eu peur, parce que j’étais nu. Alors je me suis caché. » 11 L’Eternel Dieu dit : « Qui t’a révélé que tu étais nu ? Est-ce que tu as mangé du fruit de l’arbre dont je t’avais interdit de manger ? » […] 21 Le Seigneur Dieu fit à l’homme et à sa femme des habits de peau, dont il les revêtit. » (La Bible, Genèse chapitre 3 versets 1 à 21)

Que cacherait la nudité humaine ?

Ils ont mangé du fruit, ont connu qu’ils étaient nus, ont eu peur, se sont fabriqués une forme de ceinture et se sont cachés loin de Dieu.

Se cacher comme pour se séparer par recouvrement. Cacher, c’est couvrir : couvrir par une surface opaque qui enveloppe l’objet à cacher. Ce revêtement cache par peur. C’est un élément qui vient traduire un état de conscience de soi envers soi-même, envers l’autre et envers Dieu. Le vêtement devient cette interface physique représentant notre état de conscience.

« Il cache le péché et en même temps il le rappelle », comme l’explique l’historienne de la Mode Odile Blanc.

L’être humain est marqué par une séparation, qu’on la décrive divine, humaine ou envers soi-même.  Consciemment ou inconsciemment, il s’approprie alors ce vêtement, cette extension de lui-même, et s’habille. Ce vêtement est le reflet de son âme, de son état, individuel et collectif.

Le vêtement représente. Plus que symbolique, c’est une icône mouvante. Il est le premier effet qui matérialise, exprime une conséquence. Le vêtement serait donc porteur de sens.

Avec ce postulat, pourrait-on relier la surproduction vestimentaire actuelle à un mal être intime de nos sociétés ?

Dernières questions qui ne concluent aucunement cette réflexion : pourquoi Adam et Eve se sont-ils couvert le corps ? Pourquoi l’être humain se couvre-t-il le corps ? Dieu lui-même maintient ce corps caché. Ce corps serait-il ce mal incarné comme l’a cultivé la chrétienté et veut le contredire nos sociétés ?

 

 

Rédacteur

Elsie Pomier

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