Témoignage : un Kabyle musulman s’intéresse à la foi chrétienne

Les musulmans du monde entier terminaient il y a quelques semaines le Ramadan, ce mois de jeûne, de commémorations et d’aumône qui est l’un des cinq piliers de l’islam. En France, c’est environ 3 millions de personnes qui observent cette tradition et s’abstiennent de manger et boire du lever au coucher du soleil. L’occasion de se questionner particulièrement sur la signification de l’engagement religieux et spirituel.


Peut-être que vous aussi, vous vous questionnez ?

Notre invité du jour, Karim Arezki, est spécialiste en religions comparées et en islamologie. Maître d’enseignement et de recherche, il rédige actuellement une thèse qui s’interroge sur les rapports entre les deux grands monothéismes que sont l’islam et le christianisme. Il nous partage son parcours qui l’a mené de Kabylie à Paris, de l’islam au christianisme, des études de vétérinaire à la théologie.


Tout a commencé par un acte politique

Berbère dans un pays majoritairement arabe, Karim grandit avec le sentiment d’appartenir à une minorité. Dans son village de Kabylie, situé sur les hauteurs de l’Algérie, il a conscience que sa culture et sa langue natale sont souvent reléguées au second plan derrière la culture dominante.

Un jour, il se procure une cassette vidéo d’un film en langue berbère. Le regarder revient pour lui à un acte politique : il y voit une affirmation de son appartenance culturelle et de sa fierté d’être berbère. Une sorte de pied de nez à ce qu’il perçoit comme une hégémonie arabe sur sa région kabyle.

Or, ce film traite de la vie de Jésus, ce qui va profondément changer sa vie.

« Que tous ceux qui ont 33 ans comparent leur vie à la sienne et ils verront qu’il y a un écart énorme. Même pour moi, qui ai dépassé les 33 ans, l’écart est toujours aussi grand… »


Surpris par la vie hors-norme de Jésus

En regardant ce film, Karim est surpris par la personnalité unique du protagoniste. Enseignant et prédicateur itinérant, Jésus est loin d’être le rabbin typique auquel on peut s’attendre.

Ses paroles empreintes de profonde sagesse, ses actes surprenants et contre-culturels, son destin hors-norme l’interpellent : « Que tous ceux qui ont 33 ans comparent leur vie à la sienne et ils verront qu’il y a un écart énorme ! » Karim est fasciné.

Vers l’âge de 33 ans, et après une vie qui lui semble en tout point exemplaire, il se trouve que Jésus est condamné à mort. Il subit alors le pire supplice en vigueur dans l’Empire romain de l’Antiquité : la crucifixion.

« Pourquoi, s’il est qui il prétend être, cet homme finit-il sur la croix ? »

Pourtant, il faut rappeler que Karim avait déjà entendu parler de Jésus, car le Coran lui-même en parle ! Certainement, en tant que musulman en Algérie, Karim connaissait bien le Coran. Mais, contre toute attente, c’est au travers de ce film de langue berbère qu’il découvre Jésus sous un nouveau jour.


Entre le Coran et la Bible

Jésus tient en effet une place particulière dans le Coran. « Parole de Dieu », « Esprit de Dieu » sont autant de titres que le Coran attribue à Jésus (et seulement lui). Selon le livre sacré de l’islam, Jésus est aussi le seul à n’avoir jamais péché. En effet, même le prophète Muhammad est considéré comme pécheur1 !

Jésus, dans le Coran, tient donc une place particulière.

Néanmoins, dans le Coran, Jésus reste fils de Marie, et non fils de Dieu. Plus étonnant encore : dans le Coran, Jésus ne meurt pas sur la croix. D’où le questionnement du jeune Karim : pourquoi ce film présente-t-il la crucifixion ? Quelle est sa signification ?

Peu de temps après le visionnage de ce film profondément intrigant, Karim décide d’en apprendre plus sur Jésus, cette fois au travers d’un livre qui, lui dit-on, raconte la biographie de Jésus. Il s’agissait du Nouveau Testament.

Le jeune Karim retiendra de cette lecture un fait marquant :

L’enseignement de Jésus contraste fortement avec les enseignements coraniques.

L’enseignement de Jésus se distingue en réalité de tous les maîtres de morale et chefs spirituels, notamment sur les principaux sujets religieux que sont le jeûne, la prière et l’aumône : des points sur lesquels l’islam insiste justement.

Jésus, de manière polémique et subversive, encourage à pratiquer les disciplines du jeûne, de la prière et de l’aumône « sans que ta main droite sache ce que fait ta main gauche » : il s’agit de ne pas chercher à se montrermais à être, être en relation avec ce Dieu que ces pratiques veulent justement atteindre.

De plus en plus surpris par cette figure singulière — qui met des mots si justes sur nos quêtes spirituelles, tout en peignant l’âme humaine dans ce qui rend justement ces quêtes si complexes — Karim finit par prendre une décision envers Jésus.

« Si ce que dit Jésus est vrai, on a intérêt à réfléchir sérieusement ; si c’est faux, alors on peut le traiter comme un fou. Mais par contre, il faut prendre le temps d’examiner ce qu’il dit, avant de tirer des conclusions hâtives. »

De musulman, il devient chrétien, par conviction. Et cela aura un impact sur le reste de sa vie, puisqu’il finira par abandonner ses études de vétérinaire et ses engagements politiques pour étudier la théologie, devenir pasteur, et s’engager dans le terrain des dialogues interreligieux.


Mais toutes les religions mènent à Dieu, non ?

Selon Karim, la conviction en termes de spiritualité revêt deux dimensions :

  1. une dimension objective : l’étude des textes, la comparaison des sources, la recherche scientifique dans une démarche théologique
  2. une dimension subjective : l’expérience personnelle, l’intimité de la vie de foi, seul et en communauté

C’est ainsi qu’à force de recherches et de vécu, il a conclu que les différences entre le Coran et la Bible, l’islam et le christianisme ne permettaient pas que les deux soient vrais. Il fallait trancher.

« C’est un parcours personnel, confie Karim. Chacun doit poser cette question à Dieu. Par contre, quand on pose cette question à Dieu, il faut s’attendre à la réponse. Et quand Dieu répond, il faut l’accepter telle qu’elle est. La difficulté en tant qu’être humain c’est que l’on préfère généralement notre propre réponse, et surtout lorsqu’elle ne correspond pas vraiment à ce que l’on demandait. »

Et vous, où vous amène ce questionnement ? Face à la pluralité des religions et aux différents discours de vérité, comment vous positionnez-vous ?


Notre invité :

Né dans une famille musulmane, Karim Arezki s’est converti à la foi chrétienne à l’âge de 17 ans dans sa région natale en Kabylie (Algérie). Il vient en France pour suivre ses études vétérinaires avant de s’engager dans une formation théologique, d’abord à l’Institut Biblique de Nogent, puis à la Faculté Libre de Théologie Évangélique de Vaux-sur-Seine.

Après un ministère pastoral d’une douzaine d’années dans une Église à Paris, Karim entreprend un travail de thèse sous la direction d’Amir-Moezzi à l’École Pratique des Hautes Études (Paris Sorbonne) sur l’imamologie chiite imamite et la christologie chrétienne.

Karim est aussi engagé dans le milieu chrétien nord-africain aussi bien en Europe qu’en Afrique du Nord. Il préside l’Association des Chrétiens Nord-Africains depuis sa création en 2005 et se rend régulièrement en Afrique du Nord pour enseigner.

https://www.youtube.com/channel/UCR-aqgfxQGTmyFTY-lZGDfw

1 Dans la sourate 80 au verset 11, Allah demande à Muhammad de ne plus agir de cette manière, ce qui implique qu’il a mal agi envers Allah, et a donc « péché ».

Rédacteur

Sagesse et Mojito

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