Grâce et vérité, dans une société troublée

Une société troublée ? Je ne vois pas de quoi vous parlez ! Le soleil brille en France, tout beau, tout jaune. Particulièrement jaune. Et rouge aussi. Ce qui m’amène à me demander : Jésus porterait-il un gilet jaune s’il était ici aujourd’hui ? Serait-il militant syndicaliste à la CGT ? Lui aussi est venu à une époque agitée : l’oppression, le sentiment profond d’injustice, une société au bord de la révolte. Et pourtant il est venu, plein de grâce et de vérité nous dit Jean[i]. Quelle différence cela fait-il ?

« Car la loi a été donnée à Moïse, la grâce et la vérité sont venues par Jésus Christ » nous rappelle l’évangéliste (Jean 1:17). Quelques remarques s’imposent.

LA PREMIÈRE REMARQUE QUE JE FAIS EST QUE JEAN, L’AUTEUR DE CE TEXTE, OPPOSE LA LOI DE MOÏSE À LA GRÂCE ET LA VÉRITÉ TROUVÉES EN JÉSUS.

Alors, si opposition il y a, elle doit être entre la loi d’un côté et la grâce et la vérité de l’autre. Je mentionne ceci parce qu’il y a une tendance tout à fait moderne à opposer la grâce à la vérité, comme si la vérité faisait référence à la loi de Moïse et la grâce à Jésus. Une idée intéressante, mais qui ne se trouve pas dans le texte.

LA DEUXIÈME REMARQUE EST QUE, DANS LA PENSÉE HÉBRAÏQUE, LA VÉRACITÉ NE POUVAIT ÊTRE SÉPARÉE DE LA VÉRITÉ SUR LE PLAN MORAL.

La vérité est ici à la fois subjective et objective : celui qui dit la vérité est  quelqu’un de vrai (fidèle, droit, honnête) et ce qu’il dit est véridique. L’un ne va pas sans l’autre. Il est plein de vérité et je l’écoute parce que je sais qu’il se soucie de moi. Sa grâce accueille le pécheur, sa vérité restaure et rend la liberté au pécheur. « Et nous avons tous reçu de sa plénitude, et grâce pour grâce », dit Jean (1:16). Par conséquent, la grâce et la vérité sont ontologiquement liées au caractère. Jésus vient plein de grâce et de vérité parce qu’il est plein de grâce et il est plein de vérité. De la plénitude de son être découle une plénitude de grâce et de vérité, à la fois dans ce qu’il fait et ce qu’il dit. C’est pourquoi nous pouvons le voir. « Nous avons contemplé sa gloire ». Pas juste entendu, mais vu. La grâce et la vérité ont un visage, celui de Jésus, le Fils unique venu du Père.

Alors, quel rapport y a-t-il entre ces deux remarques et notre situation présente ? Tout.

NOUS COMPRENONS QUE NOUS NE POUVONS REMÉDIER À NOTRE MONDE PAR LA LOI.

La loi ne peut pas réparer notre monde brisé. Si elle le pouvait, Jésus n’aurait pas eu besoin de venir.

Avez-vous remarqué qu’en période de trouble, nous qui sommes responsables du bien-être de la cité, ressentons le besoin de légiférer ? Pourquoi ? Parce que nous croyons que nous savons comment remédier à la situation. Nous savons ce qui est bien, ce qui est mal, et nous pouvons donc juger et décider. Un vieux mensonge, ancré dans notre nature déchue. L’appel du tentateur de devenir sicut deus, comme Dieu. « Imago dei — lié à la parole du créateur, il tire sa vie de cette parole ; sicut deus — lié aux profondeurs de sa propre science au sujet de Dieu, au sujet du bien et du mal. »[iii] Alors nous disons : si le monde est troublé, il faut trouver un responsable. C’est certainement à cause d’elle ou à cause de lui. Ou à cause de Dieu. Voilà l’esprit de victimisation, l’esprit de notre époque.

Dans notre victimisation, Dieu vient poser une question :

« Adam, où es-tu ? » Pour reprendre encore Bonhoeffer : « Dieu lui parle, il l’arrête dans sa fuite. Sors de ta cachette, sors des reproches que tu te fais à toi-même, sors des voiles dont tu t’enveloppes, sors de tes cachotteries, arrête de te tourmenter toi-même, sors de tes vains regrets, assume toi-même ce que tu es, ne te perds pas en un pieux désespoir, sois toi-même. »[iv]

ALORS NOUS COMPRENONS AUSSI QUE SI LE MONDE A BESOIN DE RÉPARATION, JE DOIS ÊTRE LE PREMIER EN LIGNE.

En effet, qu’est-ce qui ne va pas dans ce monde ? « Moi », répond Chesterton. Réparer le monde commence par une confession personnelle de l’esprit sicut deus en moi et de ma tendance à me cacher derrière le voile de la loi pour échapper aux reproches.

Jean nous rappelle que Jésus « est venu chez les siens, et les siens ne l’ont pas reçu. Mais à tous ceux qui l’ont reçu, à ceux qui croient en son nom, il a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu, lesquels sont nés, non du sang, ni de la volonté de la chair, ni de la volonté de l’homme, mais de Dieu. » (Jean 1:11-13) Né du ciel. Comme le dit si justement John Lennox : « Jésus n’est ni de droite ni de gauche, il est d’en haut et nous sommes d’en bas, c’est là que nous nous situons. »

Néanmoins, Jésus est descendu pour que nous puissions monter. Nous avons reçu grâce pour grâce. Nous pouvons maintenant être et marcher comme lui, en tant que « Paroles-faites-chair »[v], et à notre tour, accorder grâce pour grâce. « Vous êtes le sel de la terre, vous êtes la lumière du monde ». Celui qui est la lumière du monde vit en moi. C’est pourquoi, pour reprendre les paroles d’Ann Voskamp, nous devons vivre avec « une grâce radicale, une constance dans la vérité, et une ferme résolution quant à la sanctification ». Nous devons préserver nos cœurs et notre caractère avant tout. Car si nous ne sommes pas remplis de grâce et de vérité, le monde ne nous écoutera pas.

NOUS COMPRENONS ENFIN QUE NOTRE MONDE NE PEUT ÊTRE RÉPARÉ À UNE DISTANCE SÛRE. NOUS DEVONS NOUS ENGAGER DANS LE MONDE COMME L’A FAIT JÉSUS.

La loi a été donnée, mais Jésus est venu. Il est venu, il est devenu et il a habité parmi nous. Le législateur s’est fait chair et a habité parmi nous.

À l’inverse de la verticalité du pouvoir, Jésus s’est humilié. Paul nous rappelle que Jésus, « existant en forme de Dieu, n’a point regardé comme une proie à arracher d’être égal à Dieu, mais s’est dépouillé lui-même, en prenant une forme de serviteur, en devenant semblable aux hommes. »[vi] Et il nous dit : ayez en vous les sentiments qui étaient en Jésus Christ !

Plus que jamais, nous avons besoin d’un modèle d’engagement qui reflète la doctrine de l’incarnation. Habiter parmi les personnes que nous voulons diriger, avec une véritable humilité et bonté.

Jésus porterait-il un gilet jaune aujourd’hui en France ? Bonne question !

« La peur et la colère peuvent nous rendre vindicatifs et abusifs, injustes et arbitraires, à tel point que nous souffrons alors tous de l’absence de miséricorde, et nous nous condamnons nous-mêmes autant que nous punissons les autres, » dit Bryan Stevenson. « Plus nous nous approchons de l’incarcération de masse et des niveaux extrêmes de punition, plus je pense qu’il est nécessaire de reconnaître que nous avons tous besoin de miséricorde, nous avons tous besoin de justice, et peut-être que nous avons tous besoin d’un peu de cette grâce que nous ne méritons pas ».[vii]

La grâce. Grâce sur grâce.

La doctrine de l’incarnation nous rappelle que nous partageons tous la même condition. Il n’y pas de « nous versus eux ». L’humanité, créée à l’image de Dieu, perdue dans l’esprit sicut deus, désirant être recréée par Jésus, agnus dei, l’agneau de Dieu qui enlève le péché du monde. Alan Watts a raison. « La clé de l’anxiété à notre époque est le sentiment profond qu’il n’y a pas d’avenir (que ce soit dans le monde après notre décès, ou sur la planète que nous habitons), et cette absence d’avenir est perçue comme l’absence ultime d’espoir. »[viii]

En cette période d’incertitude, il nous faut retrouver l’espoir. Son nom est Jésus Christ, lui qui est venu, est devenu et a habité parmi nous il y a 2000 ans. Pour reprendre les paroles de N.T. Wright :

« Dans la Parole faite chair, nous contemplons la gloire, non pas seulement du Dieu vivant, venant à nous par amour total dans la personne d’un petit bébé, mais aussi du dessein de Dieu pour le monde entier. Comme le dit Saint Paul, le plan de Dieu depuis le début était d’unifier, en Christ, toutes choses, les choses du ciel et les choses de la terre. Et en partie, le message de Noël est que ce mariage entre ciel et terre, entre grâce et vérité, a déjà commencé et ne s’arrêtera pas tant qu’il ne sera pas terminé. »[ix]

Conférence donnée au Parlement Européen à Bruxelles le 5 Décembre 2018.

[i] Jean 1:14
[ii] https://www.ministrymagazine.org/archive/1997/01/relevant-biblical-preaching-the-art-of-double-listening
[iii] Bonhoeffer, Création et chute. P. 87
[iv] Bonhoeffer, Création et chute. P. 99
[v] NT Wright, Sermon Full of Grace and Truth.
[vi] Philippiens 2:6-7
[vii] Bryan Stevenson, Just Mercy. Introduction (last sentence of Higher Ground, the Introduction to his book Just Mercy)
[viii] https://www.europenowjournal.org/2018/07/01/anxiety-in-our-times/
[ix] NT Wright, Ibid.

 

 

Rédacteur

Raphaël Anzenberger

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