Islam, identité, société : conversation en série avec Yousra

Dans cet article-dialogue spécial, publié sous forme d’une minisérie, Christel Lamère Ngnambi, politologue, communicant et rédacteur pour imagoDei, nous invite à réfléchir au-delà de l’actualité et des « clashs », au travers d’une conversation en ouverture d’esprit et en toute franchise avec son amie et consœur Yousra, jeune professionnelle belgo-marocaine de confession musulmane.


imagoDei se veut un lieu sécurisant pour des conversations sûres. Nous sommes avides, avec vérité et authenticité, de rechercher l’essence au-delà des apparences. Personne, ni vous ni moi, n’est ignorant du fait que derrière les procès médiatisés relatifs à la « radicalisation » religieuse, les projets législatifs, les crimes et autres réactions violentes, des tensions se dessinent entre diverses catégories de la population, nous fracturant en fonction de nos valeurs, nos croyances, nos pratiques et nos modes de vie. Notre état nerveux général en temps de crise sanitaire mondiale n’arrange pas les choses, il faut le dire.


Décrypter notre réalité

Décrypter notre réalité, chercher à lui redonner du sens dans une situation pareille ne peut pas se faire sans aller à la rencontre de l’autre ; chercher à nous livrer pour qu’un véritable dialogue constructif émerge qui nous éclaire sur l’autre, mais aussi sur nous-même.

Je ne sais pas pour vous, mais au milieu de mes nombreuses heures d’articles lus, de journaux télévisés et de « clashs » sur YouTube consommés au fil des années,

j’ai rarement eu l’occasion d’entendre dans les médias le vécu des gens qui sont comme vous et moi et qui sont musulmans.

C’est pourtant aussi d’eux dont on parle continuellement, alors qu’ils sont particulièrement concernés, au titre de qui ils sont, par ces enjeux de société. Quant à moi, en tant que chrétien et jeune pro qui aime réfléchir, mes émotions multiples, ma curiosité et le message de Jésus qui me stimule ne font que me pousser à vivre le dialogue en phase avec mes convictions.

Alors, comment on vit, comment est-ce qu’on réfléchit à ces questions quand on est musulmane, une jeune professionnelle concernée par ces débats et appelée à intégrer aussi ses statuts de femme, de maman, d’épouse et de citoyenne ?

J’ai invité mon amie Yousra, jeune politologue et employée pour une grande institution internationale à Bruxelles, à discuter de ses réflexions avec nous afin de nourrir les nôtres de sa perspective.

Au travers de cet entretien, nous avons voulu dépasser le simple commentaire social pour chercher l’essence au-delà des apparences. Ainsi Yousra nous aide à comprendre à quel point notre crise actuelle est le signe d’un problème que toute la société partage. C’est une conversation à la fois réfléchie et chargée d’émotions mêlant la révolte, la tristesse et la terreur devant tout ce qu’entraînent ces fractures.

« Ce n’est pas en notre nom !! » Musulmane, certes, Yousra s’exprime donc avant tout comme citoyenne éclairée par sa perspective particulière, qui représente assurément d’autres personnes, mais en aucun cas l’ensemble d’une communauté qui est elle-même traversée par ses débats internes, ses espoirs, ses richesses, ses luttes et ses contradictions.


Épisode n°1 : « Qui suis-je pour vous ? »
« Qui suis-je ? » — question spirituelle, question sociale

Chaque être humain est une personne différente. C’est une évidence de le dire, mais pas tant de vivre en réalisant cela. Notre épisode du podcast Sagesse et Mojito « Tous radicaux ? »  revient dessus en soulignant la vision simpliste des phénomènes religieux qu’il y a dans notre société, qui nous entraîne à des confusions et même de la discrimination à l’égard des personnes. Le remède ? Donner la parole et inclure les personnes concernées, pour ne pas leur faire injustice. Mais on est mal barrés. En 2018 encore, la sociologue Isabelle Lacroix soulignait dans un grand rapport pour l’Institut national de la jeunesse et de l’éducation populaire (INJEP) que l’écrasante majorité des textes et études, y compris universitaires, qui traitent de « radicalisation » ou de violence politique en France « ne se basent pas sur le recueil de la parole des jeunes ».[1]

En d’autres termes, on parle d’eux au lieu de leur parler, à eux.

Il faut donc chercher à connaître l’autre, ce qui suppose que chaque personne cherche à se connaître. Sur le plan personnel, cela revient aussi à ce que chacun·e se pose la question : « Qui suis-je ? » Pour beaucoup d’entre nous, cela peut avoir l’air d’un questionnement philosophique un peu pompeux. Or, on se rend vite compte que pour diverses catégories de citoyens, ce questionnement, c’est la « petite musique » de leur vie, un véritable enjeu existentiel, spirituel et social. Yousra, qui se dit « Belgo-marocaine : Belge de culture marocaine, Marocaine de culture belge », nous explique à quel point, pour elle, cette recherche identitaire est fondamentale et à la fois peut être frustrée ou au contraire enrichie par la vie en société. Sa conviction est que

« pour être bien dans la société, il faut d’abord être bien avec soi. »


Identité dépossédée : ma famille, ma parole, mon corps

Deux piliers pour répondre à la question « Qui suis-je ? », d’après Yousra, c’est se connaître soi-même, et savoir d’où l’on vient. « En islam, les parents sont ta raison de vivre, ceux pour qui tu travailles. On dit que le paradis se trouve sous les jambes de la mère, le pilier de la famille. »

Par ces mots qui peuvent paraître très intrigants, Yousra met en mots une tension caractéristique de la réalité de nombre d’entre nous dont les racines culturelles ne sont pas toutes occidentales.

Moi qui suis, comme Yousra, Africain d’origine, je connais bien ce besoin d’un équilibre sain pour mon identité entre mes racines, ma communauté, et qui je suis en tant qu’individu.

En effet, ce que d’aucuns appelleront péjorativement du « communautarisme » désigne en réalité une chaleur et une assurance fondamentales pour leur identité que des millions de citoyens trouvent dans leur famille, leur culture d’origine, leur localité, leurs traditions et souvent leur religion.

Cela est encore plus compliqué lorsque l’on vous rappelle et vous renvoie constamment à vos origines « autres », ou encore lorsque votre religion et vos pratiques sont décriées ou soupçonnées, ce qui fait de cette « petite musique », la question « Qui suis-je ? », un enjeu spirituel, existentiel et social difficile à vivre. Au cours de notre conversation, Yousra revient régulièrement sur la stigmatisation dont font l’objet de nombreux musulmans :

« On est constamment renvoyés à un essentialisme. Et beaucoup de musulmans en ont marre. »

Ces mots appellent une prise de conscience de la société sur cette question. Elle partage que cette forme d’assignation définie par les autres est difficile à porter, et dresse un parallèle qui peut nous aider à mieux comprendre : « Je me retrouve beaucoup dans la condition des Noirs ou celle des homosexuels, avec lesquelles je vois plusieurs parallèles.

On est dans un climat de suspicion.

On est blasés, blindés. »

« C’est ce que j’ai vécu. Je suis active dans beaucoup de réseaux associatifs et scolaires, car je trouve que l’école, la formation, le travail et le lien social sont de vrais vecteurs pour participer vraiment à la vie de la société — mes parents et toute notre famille en ont bénéficié et cela me tient à cœur. Pourtant, je suis passée par un état où je ne disais presque plus du tout que j’étais musulmane pour qu’on me foute la paix ; pour éviter d’entendre des peurs, des préjugés ou même des insultes.

Maintenant, je tiens à dire que je suis pratiquante parce que je veux déconstruire plein d’idées préconçues, même si parfois je me sens comme une extraterrestre. »

« Je me suis retrouvée dans un groupe où l’on m’a traitée de “facho” ; on m’a dit que j’étais intolérante. Cinq personnes que je fréquentais depuis des années étaient présentes et aucune n’a soulevé cette accusation. On parlait d’islam et j’ai dit : “Il y a des idées émanant de l’islam qui sont intéressantes, qui gagneraient à être valorisées !” La réponse que j’ai eue, c’est “On s’en fout.” Je me suis défendue, et l’on m’a coupé la parole en me disant que j’étais intégriste et intolérante. Je ne savais plus me défendre. Mon observation est que ce qu’il y a de bon dans notre culture d’origine a été réapproprié par la culture dominante. On a un véritable problème de reconnaissance dans cette société. »

Ce sont les mêmes réflexions sur l’identité et le corps qui nourrissent son regard sur les polémiques autour du voile islamique. « Dans tous les cas, c’est comme si notre corps ne nous appartenait pas. Je le vois comme un héritage du colonialisme. Au cours de ma vie, j’ai tantôt porté le voile et tantôt je me suis habillée de façon plus légère, et dans les deux cas on me contrôlait sur ma façon d’habiller mon corps. Pas mon mari, pas ma famille, mais les remarques dans la société. J’en ai conclu que je ne pouvais pas me vêtir comme je le veux, car quelqu’un doit toujours décider à ma place. Ça me fait penser au vécu des Noirs : on n’a pas l’impression de pouvoir disposer de notre corps. »

Yousra fait référence aux réflexions émanant de la théorie critique en sociologie, popularisées par l’écrivain et journaliste afro-américain Ta-Nehisi Coates. Dans un ouvrage de 2015, Une Colère noire. Lettre à mon fils, l’auteur dresse une analyse pessimiste selon laquelle les Noirs américains ne pourraient jamais venir à bout d’un système marqué par la « domination blanche », lui-même hérité de l’idéologie et du système colonialistes. Ainsi, dans une société européenne qu’elle reconnaît pourtant comme différente des États-Unis, elle affirme vivre une situation similaire. « La personne lambda qui est imprégnée de ces messages qu’on entend tous les jours renie son identité musulmane — dans le meilleur des cas —, ou alors s’indigne de ton identité (musulmane) et te demande activement de nier cette partie de toi.

Pour être une citoyenne convenable, je dois nier le fait que je suis musulmane. C’est ce qu’on ressent : on doit s’effacer, disparaître pour être acceptés. C’est ça être un bon musulman dans cette société. »

Quel constat pathétique !

Yousra nous aide à voir la difficulté et le fardeau existentiel et social que peut être, pour nombre d’entre nous, la recherche de notre identité. Un parcours semé d’embûches où l’on peut se retrouver dépossédé·e de notre droit de définir ce qui nous définit :

  1. Définir notre héritage familial et culturel, et son degré d’importance ;

  2. Définir notre parole au sujet de nous-même ;

  3. Définir l’appropriation et l’usage de notre corps.

Cette discussion nous amène à nous interroger : comment peut-on encore trouver le sens de qui l’on est lorsque l’on se sent dépossédé de son héritage, de sa parole et de son corps ?

La conversation se poursuivra à l’épisode suivant où Yousra et moi creuserons ensemble cette question identitaire et sociale (à paraître prochainement).

Rédacteur

Christel Ngnambi

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